[NOUVELLE XIII.]
D’un docteur en décret[126] qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit en quelle jambe c’étoit.
Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux écoles[127], rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A l’aide! ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A ce cri s’amassèrent force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou quarante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, pensoient qu’il fût énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté, l’autre d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre ses hauts cris, il dit à son famulus, qui avoit nom Corneille: «Viens çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, et leur dis que je suis mort, et qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées de ces nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent l’allèrent voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs[128], et tous les ferrements, en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu[129], il ne trouva point de lieu entamé ni meurdri[130], ni aucune apparence de blessure, combien que toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon ami, je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de la main, il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, je suis mort!—Et où est-ce qu’il tous fait de plus de mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh! ne le voyez-vous pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier lui demandoit: «Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» Bref, il ne s’y trouvoit rien. «Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là où j’ai mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il faut donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien que le bœuf m’a heurté.» Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais elle se trouva blessée comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend rien: allez m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la muraille?—Oui, domine, ce disoit le famulus.—C’est donc en cette jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger, et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier appareil: «Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.»
[NOUVELLE XIV.]
Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une potée de lait au marché[132].
Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit plus proprement dire art qui mine ou art qui n’est mie[134]. Et ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus, dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et feroit hin. Et en disant hin, la bonne femme, de l’aise qu’elle en avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain; et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné, congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.
[NOUVELLE XV.]
Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.