Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez son père, qui étoit un homme des champs déjà vieux, et qui étoit assez paisible: mais son fils étoit escarbillat[480], et faisoit du soudard en la maison comme s’il eût été le maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à son père: «Père, dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et pour moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient mis cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l’entamer, et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un dedans le plat. Puis, il dit à son père: «Choisissez, mon père.» Le père lui répondit: «Hé! que veux-tu que je choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit: «Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser.» C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoit, il lui disoit: «Dieu vous aide, mon père!» Et après, il ajoutoit: «S’il veut, car il ne fait rien par force.» Il étoit honteux comme une truie qui emporte un levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit: «Vienne le cancre[481] à la moitié du monde.» Et quand et quand[482] il disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, le cancre à l’autre moitié, afin que mon père en ait sa part.»
[NOUVELLE LIII.]
Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire devant le roi.
Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération et d’une exécution de même; lequel, entre autres siennes complexions, aimoit ceux qui étoient accorts et qui répondoient promptement; et si ne faisoit, comme on dit, jamais plus grand présent que de cent écus à une fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements présent, le roi commanda à un jeune homme de finances, qui étoit là (car il n’étoit point autrement difficile), lequel, ouvrant son écritoire pour signer, laissa tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le calemard[483]. «Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à quoi est-elle bonne?—Contra pestem, sire, dit le clerc.—Contra pestem! dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda qu’on lui donnât cent écus. Un jour, les Genevois[484] (desquels il est écrit Vane Ligur[485]), voyant que le roi s’en alloit au-dessus de ses affaires et qu’il rangeoit ses ennemis à la raison, pensant préoccuper[486] sa bonne grâce, lui envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis étoient si prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur bon gré et franche voulenté ils se donnoient à lui plutôt qu’à autre prince de la terre, pour la grandeur de son nom et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les Genevois se donnent-ils à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous les diables.» Il faisoit un aussi bon présent comme il avoit reçu; et si ne donnoit rien qui ne fût à lui. Car on dit communément qu’il n’est point de plus bel acquêt que de don.
[NOUVELLE LIV.]
De deux points pour faire taire une femme.
Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, laquelle se vantoit d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois votre mari, je vous garderais bien de faire tout à votre tête.—Vous! disoit-elle, il vous faudrait passer par là aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il, assurez-vous que je sais deux points[487] pour avoir la raison d’une femme.—Vites-vous? fit-elle; et qui sont ces deux points-là?» Le jeune homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà un!» dit-il. Puis, tout soudain, en fermant l’autre main: «Et voilà l’autre.» De quoi il fut bien ri. Car la femme attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons nouvelles pour mettre les femmes à la raison, prenant points de point; mais l’autre entendoit poings de poing. Eh! par mon âme! je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir[488] la femme quand elle l’a mis en sa tête.