[NOUVELLE LV.]
La manière de devenir riche.
D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de contreporter[489] des aiguillettes, ceintures et épingles, un homme étoit devenu fort riche; de sorte qu’il achetoit les terres de ses voisins, et ne se parloit que de lui autour du pays. De quoi s’ébahissant, un gentilhomme, qui alloit avec lui de compagnie par chemin, lui va dire: «Mais venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous fait pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur, dit-il, je le vous dirai en deux mots: c’est que j’ai fait grand’diligence et petite dépense.—Voilà deux bons mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait encore du pain et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le col, qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si font-ils mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour devenir riche, il ne falloit que tourner le dos à Dieu cinq ou six bons ans.
[NOUVELLE LVI.]
D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit.
Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle fût guêpine[490] et femme d’un marchand de draps, après avoir été assez longuement poursuivie d’un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit de bonne grâce; car il y avoit de ce temps-là[491] danseurs d’Orléans, flûteurs de Poitiers, braves d’Avignon, étudiants de Toulouse. L’écolier étoit nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner, comme pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession du bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement au moyen des avertissements, propos et messages qu’ils s’entrefaisoient. Ils avoient de petites intelligences ensemble, qui étoient jolies; desquelles ils usoient, par ordre, des unes et puis des autres: entre lesquelles, l’une étoit que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière étoit faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans lanterne, et se faisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux, et eût bien voulu être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit venir à bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne savoit pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames, qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins, de peur d’être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet avoit entrée, et l’ayant vu aller et venir ses tours, et, entre autres, l’ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que fit-il l’une des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien acertainé[492] de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu’il ne tiendroit à abbayer[493], que la proie ne se prînt. Adonc il s’en vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien à la porte de la dame, hap, hap. La portière, qui l’entendit, lui vint incontinent ouvrir, dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses[494] de la maison, ne faillit point à s’aller mettre tout droit au lit auprès de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne perdoit pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses jeux, voici Clairet venir selon sa coutume, et se mit à faire à la porte hap, hap. Mais on ne lui ouvroit pas, combien que la dame en eût bien entendu quelque chose, mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et mêmement, pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise et autre maniement que non pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut lever pour appeler sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant l’écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien, se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi que Clairet faisoit encore hap, hap, il va répondre en un abbai de ces clabaux[495] de village, hop, hop, hop. Quand Clairet entendit cette voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps bieu! c’est la raison que le grand chien chasse le petit. Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en va. L’autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et depuis il trouva façon de s’accorder avec le petit chien, qu’ils iroient chasser aux connils[496], chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons.