Du Vaudrey[497], et des tours qu’il faisoit.

Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre[498], accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière; et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit vêtu, ou un jaque de maille[499], ne sais lequel, il fit planter une épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il avoit bien l’âme de travers[500]. En outre toutes ses folies, il y en eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval sur les ponts de Sey[501], près d’Angers, lesquels sont bien hauts de l’eau pour ponts de bois[502]; il portoit en croupe un gentilhomme, qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il, que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le fit sauter par-dessus les accoudières[503] dedans Loire; et se tint si bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à une lieue, encore n’en est-on pas assez loin.


[NOUVELLE LVIII.]

Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses.

En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme étant en la presse, sentit un larron qui lui coupoit des boutons d’or qu’il avoit aux manches de sa robe; et, sans faire semblant de rien, tira sa dague et print l’oreille du larron et la lui coupa toute nette; et en la lui montrant: «Aga[504], dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu là? Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui faisoit pas mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille, comme le gentilhomme ses boutons.


[NOUVELLE LIX.]

De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui faisoit la diète.

Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une borde[505] sienne, et avoit pour voisine une autre damoiselle de la ville même: lesquelles entendoient à faire leur vin, et s’entrevoyoient souvent, et quelquefois mangeoient ensemble. Mais il y en avoit une qui avoit prins coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine: «Madamoiselle, j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne souper plus, et de faire seulement un petit[506] de collation au soir.—Et de quoi collationnez-vous, madamoiselle? disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle, comment j’en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de vigne (comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre une poire de râteau[507] entre deux braises. (Ces poires sont grosses comme le poing, et mieux.) Je fais collation de cela, dit-elle: et quand j’ai mangé cela, et bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte de Paris) avec un pain d’un hardi[508], je me trouve aussi bien de cela, comme si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec[509]! se dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et quand le temps des cailles étoit passé, à belles peringues[510], à belles palombes[511], à belles pellixes[512], pensez que la pauvre damoiselle étoit bien à plaindre. J’aimerois autant celui qui disoit à son varlet: «Recommande-moi bien à monsieur le maître[513], et lui dis que je le prie qu’il m’envoie seulement un potage, un morceau de veau, une aile de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car je ne veux guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, cuidant être estimé sobre en demandant à boire, après qu’il eut été interrogé, duquel[514] il vouloit: «Donnez-moi, dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et puis, du clairet, tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à celle qui plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis durer.» Il n’y eût pas entré la pointe d’un jonc.