[NOUVELLE LX.]
Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés[515].
Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie sur l’heure du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres qui avoient déjà bien commencé; et mon moine, pour les atteindre, se mettre à bauffrer d’un tel appétit, comme s’il n’eût vu de trois jours pain. Le galant s’étoit mis en pourpoint[516] pour mieux s’en acquitter: ce que voyant un de ceux qui étoient à table, lui demandoit force choses, qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à remplir sa poche[517]. Mais, afin de ne perdre guère de temps, il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien qu’il avoit apprins ce langage de plus longue main; car il y étoit fort habile. Les demandes et les réponses étoient. Un lui demande: «Quel habit portez-vous?—Froc.—Combien êtes-vous de moines?—Trop.—Quel pain mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle chair mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous de novices?—Neuf.—Que vous semble de ce vin?—Bon.—Vous n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que mangez-vous les vendredis?—Œufs.—Combien en avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce pendant, il ne perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux demandes laconiquement. S’il disoit ses matines aussi courtes, c’étoit un bon pilier d’église.
[NOUVELLE LXI.]
De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine.
Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque temps, passa par une petite ville près de Cahors en Querci, nommée Saint-Antonin, pour là repasser ses textes de loi; non pas qu’il y eût grandement proufité, car il s’étoit toujours tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit bien entendu; mais il se songea[518], puisqu’il s’étoit mis en la profession du droit, de ne s’en devoir point retourner égarant[519], et qu’il n’en sût répondre comme les autres. Soudain qu’il fut à Saint-Antonin (comme en ces petites villes on est incontinent vu et remarqué), un apothicaire le vint aborder en lui disant: «Monsieur, vous soyez le bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en suivant propos, il échappa quelques mots qui appartenoient à la médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement a toujours quelque chose à dire en toutes professions. Quand l’apothicaire l’eut ainsi ouï parler, il lui dit: «Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que je puis connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en ai bien vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, que tous ne le voulez pas dire, pource que vous n’avez pas proposé de vous arrêter en cette ville; mais je vous assure bien que vous n’y feriez pas mal votre proufit. Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs. Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je vous logerai, et vivrons bien, vous et moi; mais que[520] nous nous entendions bien, venez-vous-en dîner avec moi?» L’écolier, oyant parler cet apothicaire, qui n’étoit pas bête (car il avoit été par les bonnes villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener à dîner, et se pensa en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici un pays égaré[521], il n’y a homme qui me connoisse: voyons ce que pourra être.» L’apothicaire le mène dîner en son logis. Après dîner, ayant toujours continué ses premiers propos, ils furent incontinent cousins. Pour abréger, l’apothicaire lui fit accroire qu’il étoit médecin; et lors, l’écolier lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en la ville d’où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon, et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi à vous, regardons à faire nos besognes; je suis content de demourer ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai toute la pratique de médecine en moins de quinze jours. Il y a long-temps que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs; je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage, en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner: vous voilà le plus grand médecin du monde.» Et dès lors l’apothicaire commence à lui montrer comment s’écrivoit une once, une drachme, un scrupule, une pongnée, un manipule[522]; et un autre demain[523], il lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et puis, à doser, à mixtionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre, faisant dire par l’apothicaire qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois l’apothicaire n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut sorti de la maison, et se battoient à qui le convieroit: et si eussiez dit qu’ils avoient déjà envie d’être malades, pour le mettre en besogne, afin qu’il eût courage de demourer. Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur passé par les mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne partoit guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en moins de rien. Voici venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là, il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme, et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce médecin faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa mère, s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et combien il avoit d’enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux jusqu’aux nouveaux; et tout par l’aide de son maître l’apothicaire. Car, quand il voyoit quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; et puis, et puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir secrètement son médecin de tout ce qu’il avoit apprins de ce porteur d’urine. Le médecin en les prenant, les regardoit incontinent haut et bas, mettoit la main entre l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—O par ma fé, segni ben disez vertat[524]!—Elle a une grande douleur au côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tête, selon que lui avoit dit l’apothicaire.—Il n’y a que trois mois qu’elle a fait une fille.» Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit incontinent conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; tant, que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il étoit venu le premier homme du monde. Et si d’aventure quelquefois son maître l’apothicaire n’y étoit pas, il tiroit le ver du nez[525] à ces Rouerguois, en disant par une admiration: «Bien malade!» A quoi le porteur répondoit incontinent: il ou elle. Au moyen de quoi, il disoit (après avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un homme?—O, certes, be es un homme[526], disoit le Rouerguois.—Ha! je l’ai bien vu incontinent,» disoit le médecin. Mais quand ce venoit à ordonner devant les gens, il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui parloit le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme bureau teint[527]. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui nommoit le recipé[528] tout entier, faisant semblant de parler d’autre chose: en quoi je vous laisse à penser s’il ne faisoit pas bon voir un médecin écrire sous un apothicaire! En effet, ou fût pour l’opinion qu’il fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de bonne mère qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient accroire qu’il faisoit bon être malade, ce pendant qu’il étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils n’en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents, comme gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des moucadous et des camises[529]. Il étoit traité comme un petit coq au panier[530]; tellement, qu’en moins de six ou sept mois, il gagna force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l’un de l’autre: de quoi il se mit en équipage pour s’en aller de Saint-Antonin, faisant semblant d’avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui mandoit nouvelles; et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là où depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut si bon médecin, comme il avoit été en son apprentissage (j’entends qu’il ne fit point si bien ses besognes[531]). Car quelquefois la Fortune aide plus aux aventureux que non pas aux trop discrets; car l’homme savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances, il s’engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes une défiance de soi, qui les décourage de s’adresser à vous; et, de fait, on dit qu’il vaut mieux tomber ès main d’un médecin heureux que d’un médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; lequel, quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois cents recettes, pour diverses maladies; desquelles il prenoit un nombre, qu’il mettoit en la facque de son saye[532]; puis, quand quelqu’un venoit à lui pour urines, il tiroit une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la blanque[533], et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: «Dio te la daga buona.» Et s’il s’en trouvoit bien: «In buona hora.» S’il s’en trouvoit mal: «Suo danno[534].» Ainsi va le monde.