De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa femme[535].
Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage, avoit une femme passablement belle, au moins au gré d’un prêtre qui demouroit tout auprès de lui, appelé messire Jean: lequel fit tant, qu’il accorda ses flûtes[536] avec cette jeune femme: et s’entendoit tellement avec elle, que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger ses fers (que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le varlet), lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière, dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la place du maréchal, qu’il trouvoit toute chaude; là où il forgeoit de son côté sus une autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin faire sa besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au moins qu’il n’en eût une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis; tant qu’il s’en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant et avec une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand il oyoit battre à deux. Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien crié merci, ce lui fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut pas sans lui donner dronos et chaperon de même[537]. De là à quelques jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit: «Messire Jean, vous venez voir ma femme quand vous avez le loisir?» Le prêtre le nia fort et ferme, lui disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce tour-là, et qu’il aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère, disoit le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en rapporte à vous: chevauchez-la à votre aise quand vous y serez; mais gardez-vous bien de me chevaucher: car s’il vous advient, le diable vous aura bien chanté matines[538].» Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un mauvais fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir à la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous qu’il faut que vous fassiez? mais gardez-vous bien de faire la borgne ni la boiteuse; car vous savez bien que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites connoissance à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et puis, un matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» Elle fut fort contente de lui promettre tout ce qu’il voulut, de peur de la male aventure. Et faut entendre qu’elle savoit bien battre[539], et de bonne mesure: car elle avoit apprins à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon semblant à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; lui donnant à entendre que le maréchal n’y pensoit point, et que ce n’étoit qu’une opinion, qui lui avoit passé par l’entendement; et le vous assura par belles paroles, lui disant: «Venez, venez demain au matin, à l’heure accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à deux.» Messire Jean la crut, le pauvre homme! Quand le matin fut venu, le maréchal dit à sa femme, en la présence du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma place; car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean entendit battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa grosse robe de nuit, entre par l’huis accoutumé, et se vient coucher auprès de ce maréchal, pensant être auprès de sa femme. Et, pource qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit donné ès gauffriers[540], il étoit lors tout prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que, de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! vertubieu (pensez que c’étoit par un D[541]), messire Jean, qui vous a ici fait venir? Je vous avois tant dit que vous ne me chevauchissiez point, et que j’étois mauvaise bête, et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre se vouloit défaire[542], mais le maréchal le vous tenoit à deux bons bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel monta incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait comment monsieur le prêtre fut étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts, et expressément pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la recrue[543] du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas crier au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre en la fournaise; pource il aimoit mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il bon marché au prix de celui qui eut les deux témoins[544] enfermés au coffre, et le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de les couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé en la main[545].
[NOUVELLE LXIII.]
De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre Jean Trubert et son fils.
Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins, pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été, à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit, entre autres, ces mots: Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549] un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui: et là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice; auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et après avoir bien examiné ces mots: le petit avec, il dit au bourreau qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier, disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu; et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.» Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: Jean Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui. Par lesquels mots avec lui, le prévôt vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre côté, se défendoit, disant que ces mots avec lui signifioient que le petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir, et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu! dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles.
[NOUVELLE LXIV.]
Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de nonnains; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le visitoit[551].