[NOUVELLE LXXI.]
Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants[630].
Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; comme sont les femmes qui tentent, un varlet qui caquette ou qui gronde ou qui n’oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez votre épée, ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il faut brûler toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou d’un cheval encloué ou déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas, et cent mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux; ils sont pour souhaiter à quelques ennemis[631]. Il y en a d’autres, qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas tant et même sont de telle sorte qu’on est plus aise par après de les avoir pratiqués et d’en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère: entre lesquels est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par pays comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu’il fasse froid ou quelque mauvais temps; en somme, que vous soyez fâché de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin; vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ; vous vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est le chemin de Parthenai?» Le pique-bœuf[632], encore qu’il vous entende, ne se hâte pas trop de répondre; il parle à ses bœufs: «Garea, frementin, brichet[633], chatain, ven aprês moay; tu ves ben crelincoutant[634],» ce dit-il à son bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez piquer droit à lui, il sible[635] ses bœufs pour les arrêter, et vous dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais il a bien meilleure grâce au langage du pays: «Quet o que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver[636] et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: «Que c’est que vous dites?» et bien, si faut-il que vous parliez. «Où est le chemin de Parthenai? Dis.—De Parthenai, monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de Parthenai. Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, monsieur?» dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de bouche: «D’ond je viens? Où est le chemin de Parthenai?—Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus, prenez patience.—Oui, mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» A donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira: «Micha, icoul homme demande le chemin de Parthenai: n’et o pas per qui aval[637]?» L’autre répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol est par deçay[638].» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l’un d’eux vous va dire: «Quand vous serez à iceste grand cray, tournai à la bonne main, et peu, allez dret; vous ne sariez faillir[639].» En avez-vous, à cette heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin, étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la ville, s’il est, d’aventure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose, vous aurez affaire à bons et fins marchands: «Mon ami, combien ce chevreau?—Iquou chevreau[640], monsieur?—Oui.—Le voulez-vous avec la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est mon! il est bien bon. Combien le vendez-vous?—Sopesez, monsieur, col est gras.—Voire! Mais combien?—Monsieur, la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous qu’une parole? I sçai bien qu’il ne vous faut pas surfaire.—Non; mais combien en donnerai-je?—Ma foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.» Voilà votre marché: prenez ou laissez.
[NOUVELLE LXXII.]
Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la main du roi.
Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins, lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis, la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps, que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé! o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien encore un?