Depuis que décrets eurent ales[621]
Et gens d’armes portèrent malles,
Moines allèrent à cheval:
Toutes choses allèrent mal[622].
[NOUVELLE LXX.]
De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort.
Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), y eut un homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand on le savoit gouverner, cela s’entend. Il s’en alloit par les rues, tantôt habillé en marinier, tantôt en magister, tantôt en cueilleur de prunes[623], et toujours en fol: et l’appeloit-on maître Berthaud. C’étoit, possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier de ce nom de maître, comme un âne d’un bât neuf; et qui eût failli à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; mais en lui disant, maître Berthaud, vous l’eussiez fait passer par le trou au chat[624]. Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c’étoit que quelques bons maîtres de métier[625] l’avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant de grosses épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en la science de folie, par B carre et par B mol[626]. Vrai est qu’il faut qu’il y ait de la nature, comme pensez qu’il y avoit en maître Berthaud. Or, est-il, qu’il tomba un jour entre les mains de quelques gens de bien qui le menèrent aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent à faire accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit le prêtre; lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à entendre qu’il étoit mort, et le crut: parce, principalement, qu’en l’ensevelissant ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le mirent dans une charrette qui revenait de la ville, chantant toujours: Libera me, Domine, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au meilleur escient qu’il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux qui lui faisoient bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas mort; et même lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse, quand il sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un qui le piqua bien si fort, qu’il n’en put plus endurer, et fut contraint de lever la tête, en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis mort, je te tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain se remit à faire le mort, et ne se réveilla plus, pour chose qu’on lui fît, jusqu’à tant que quelqu’un vînt dire: «Ha! le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon homme se leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà comment maître Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne l’appeloit pas maître.
Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais qui s’estimoit un peu plus habile que celui-ci, combien qu’il n’y eût guère à dire. Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le heurta assez indiscrètement, c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il lui dit gare[627] (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève[628]? Par Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois la tête, gros sot que tu es!» Tous deux en tenoient: vrai est que l’un étoit fol, et l’autre philosophe[629].