Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner d’une saugrenée de pois[670], pleine une grande jatte, avec de la soupe assez pour six ou sept vignerons. Mais celui qui la lui apprêta, connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de ces osselets ronds de moulue[671] qu’on appelle patenôtres, avec force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous dépêcha en forme commune[672] et mangea patenôtres et tout. Et crois bien qu’il eût mangé l’Ave Maria et le Credo[673], s’il y eût été. Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les dents; mais ils passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda: «Eh bien! messire Jean, ces pois étoient-ils bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous! mais ils n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé tout le chemin de Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne et d’Italie; s’il eût été boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout; s’il eût été avocat, il eût mangé papiers et parchemins: dont ce n’eût pas été grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, il eût mangé brigandines[674], morions[675], hacquebutes[676], et toutes les caques[677] de poudre. Et s’il eût été marié avec tout cela, pensez que sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur marché de lui qu’eut celle de Cambles[678], roi des Lydes, qui mangea la sienne une nuit toute mangée. Dieu nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres.
[NOUVELLE LXXVI.]
De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père.
A Paris la grand’ville[679], y avoit un personnage de nom et de qualité, homme de grand savoir et de jugement, qu’on appeloit monsieur Doingé[680]; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas voulentiers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que c’est parce qu’ils laissent leur esprit en leur étude quand ils vont coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu’il ressembloit le moins à son père, étoit l’esprit. Un jour que son père étoit empêché à écrire ou à étudier, ce vertueux fils étoit planté devant lui, comme une image, à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé, lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi? que ne vas-tu faire quelque chose?—Monsieur, dit-il à son père, que voudriez-vous que je fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre homme? eh! va tourner ton nom.» Maître Jean print cette parole à son avantage et bon escient; laquelle son père lui avoit dite comme on a de coutume dire à un homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte[681], s’en va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à l’envers: tantôt il trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, tantôt Gédoin Jean. Et puis, il va montrer toutes ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses familiers, lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre dit que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le mettre par les syllabes sens devant derrière, mais qu’il falloit mêler les lettres les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. Mon homme se retourne incontinent enfermer, et vous recommence à découper son nom tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois jours, qu’il en perdoit le boire et le manger, ne s’osant trouver devant son père que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant qu’il en trouva de deux sortes, les plus propres du monde. Dont il fut si aise, qu’il en rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle ayant bien épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il l’eût voulu prendre sans vert[682]: «Monsieur, dit-il à son père, je l’ai tourné.» Son père, qui pensoit en tout, fors qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi, tant pource qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. Et qui est-ce que tu as tourné?—Monsieur, vous me dites lundi que j’allasse tourner mon nom. Je n’ai cessé d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en suis venu à bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu l’as donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, dit-il, je l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais je n’en ai trouvé que deux qui soient bonnes: j’ai trouvé Janin Godé[683], et Angin d’oie.—Vraiment, dit son père, je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien dire: «Vous êtes d’un bon père et d’une bonne mère, mais l’enfant ne vaut guère.» Quelqu’un me dira: «Voire-mais nous n’écrivons pas engin par a.» Non; mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle devise comme celle-là pour le changement d’une seule lettre!
[NOUVELLE LXXVII.]
De Janin, nouvellement marié.
Janin s’étoit marié la sienne fois[684], et avoit pris une femme qui jouoit des mannequins[685], laquelle ne s’en ca choit point pour lui, ne voulant point faire de tort au beau nom de son mari. Quelque jour, un des voisins de Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les réponses en forme d’une assez plaisante farce[686]. «Or çà, Janin, vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela est bon, disoit l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise tête.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—C’est une des belles de notre paroisse.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il y a un monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie toujours de çà, de là.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me baille de l’argent, de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis à la pluie et au vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—J’y suis tout accoutumé.» Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est à l’usage d’étrivières[687].