[NOUVELLE LXXVIII.]

Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit à sa première lecture.

Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant. Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces choux, les appelant domini, et leur alléguant ses paragraphes, tout ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: Domini, ego bene video quod non estis caules, c’est-à-dire (car il y en a qui en veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le cas que les écoliers fussent des choux.


[NOUVELLE LXXIX.]

Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme.

Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier, nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; car tout l’argent qu’il gagnoit, c’étoit pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s’y accoutuma de telle sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier; car, quand il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un filet que c’en étoient deux; et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par devant: tout lui étoit un; de sorte qu’il renonça du tout à ce fâcheux couturage, pour se retirer au plaisant métier de boire; lequel il entretint vaillamment. Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne, il n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa femme le venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais il les avaloit toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flattoit tant, qu’il la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant: «Tâte un peu de ce vin-là, ma mie; c’est du meilleur que tu bus jamais.—Je n’ai que faire de boire, disoit-elle; cet ivrogne, ici venras-tu[690]?—Eh! Janette, tu ne bevras[691] que tant petit que tu vourras[692].» A la fin, elle se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: «Aussi bien, est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j’en boive ma part.» Vrai est qu’elle avoit un peu plus de discrétion que Janicot; car elle ne se chargeoit pas tant[693], qu’elle ne le remenât à la maison; mais croyez que c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: «Janette, tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? tu m’entends bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais laisse-moi boire: va-t’en, ma mie! je serai aussitôt que toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en retournant, qui n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment, qu’il étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant, dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque ouvroir[694]; ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: et se faisoit à tous coups une bigne[695] au front; mais elle étoit guarie avant qu’il s’en aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d’un degré, ou en la trappe d’une cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi payer, je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui ne s’y en allât. Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit tout cela: quand sa femme étoit quelque part en commission, son demi-ceint[696], s’il le pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi n’eût-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à qui lui eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit toujours quelque payeur; car ce que le pertuis d’en haut[697] dépensoit, celui d’en bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de trois chopines, laquelle il tenoit toute la nuit auprès de soi; et l’égouttoit toutes fois qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne songeoit qu’en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout endormi il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le prévenoit, et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; et bien souvent se réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toute la bouche. Mais il se rendormoit sur cette querelle, sans faire grand bruit; et le plus souvent même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit la danse trevisaine[698] avec sa femme; mais tout cela ne lui faisoit point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre de l’eau en son vin; mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, lequel il mouilloit dedans l’aiguière, et en laissoit tomber une goutte en son voirre[699], et non plus. Vous ne l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en sa gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage de Milan, les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables aiguillons à vin. Il haïssoit les femmes et les salades comme poison, les flannets[700], les tartelettes. Quand il les entendoit crier par les rues, il bouchoit ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlate: et un jour qu’il y avoit mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau douce qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui tous les marchés plutôt que celui-là, car il aimoit mieux perdre les fenêtres que toute la maison. Et quand on lui disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux de vin blanc: «Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il en sorte par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» Quand il grêloit, il se jetoit à genoux, et ne plaignoit que les vignes à haute voix; et quand on lui disoit: «Eh! Janicot, les blés!—Quoi! les blés? disoit-il: avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien peu, s’il n’y en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il étoit en son meilleur sens; car les uns disent, quand il eut prins son pli, que depuis il ne désenivra; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin; et s’il eût été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa personne bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût en son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôta le vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret du monde, en disant qu’on le tuoit, et qu’il ne mouroit que par faute de boire. Et quand ce fut à se confesser, il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son confesseur, que de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu qui n’étoit pas bon, dont il se repentoit et en demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il vit qu’il falloit aller boire ailleurs, il ordonna par son testament qu’il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât dedans la bouche[701] pour le désaltérer; car il avoit bien vu au cimetière des Innocents que les trépassés ont la bouche bien sèche. Avisez s’il n’étoit pas bon philosophe de penser que les hommes avoient encore après la mort le ressentiment de ce qu’ils avoient aimé en leur vie. C’est le vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible. Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied d’un cep de vigne, lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement qu’on a vu toute la vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté autant ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, et comment il en va.


[NOUVELLE LXXX.]