D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en la baisant.
En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, nouvellement venu audit lieu, se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre les dames qui étoient en cette tant honnête assemblée, étoit une damoiselle de bien bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune. Je crois qu’ils dansèrent la piémontoise[702], et fut question de s’entre-baiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d’Italie, où il avoit été; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche. Laquelle façon étoit pour lors bien nouvelle en France, et est encore de présent, mais non pas tant qu’alors; car les François commencent fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle pigeonnerie[703]; et, combien qu’elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce qu’elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s’en put taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où elle se trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui peut-être lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: «Comment avez-vous souffert cela, madamoiselle? C’est une chose qui se fait à Rome et à Venise, en baisant les courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée, entendant, par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre qu’elle n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit ledit personnage, elle se mit en opinion que, s’elle laissoit cela ainsi, elle feroit grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et autres d’en rechercher[704] le gentilhomme, il ne fut point trouvé de meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, pour mieux en avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle obtint incontinent un ajournement personnel contre son homme, pour les moyens[705] qu’elle avoit en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit pas de la ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent de s’absenter pour quelque temps, lui remontrant qu’il n’auroit pas du meilleur, et qu’elle, qui étoit apparentée des juges et des avocats, lui pourroit faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier le fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même l’auroit confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis trouvé. Mais lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas grand cas, et répondit qu’il ne s’enfuiroit point pour cela, et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à faire. Le jour de l’assignation venu, il se présenta en jugement, où y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes choses et autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle danse?» Il répondit que oui. «S’il ne connoissoit pas bien la dame complaignante?» Il répondit qu’il ne la connoissoit que de vue, et qu’il voudrait bien la connoître mieux. «S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai qu’un tel soir il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, vous lui avez fait un déshonneur grand, ainsi qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous lui avez mis votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit? dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes mal notées: ce n’étoit pas là où vous deviez adresser.» Quand il se vit ainsi pressé, alors il répondit: «Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche; quant à moi, il ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût ouvert, je ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du pays, il est un peu de meilleure grâce: Et per che badava, la bestia? C’est-à-dire: Pourquoi bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il dit? Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec quand elle se laisseroit baiser.
[NOUVELLE LXXXI.]
Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé.
Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus grande habileté que celui des coupeurs de bourses; car ces gens de bien ont affaire à hommes, à femmes, à gentilshommes, à avocats, à marchands, et à prêtres, que je devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de personnes, fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en a-t-il qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la prohibition francisquine[706]; mais ils la tiennent si cachée, que les pauvres coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels, avec ce qu’ils ont affaire à tous les susnommés, le pis est, et le plus fort, qu’ils vous dérobent en votre présence, et ce que vous tenez le plus cher. Et puis, ils savent bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en quantes manières. Je vous raconterai seulement deux ou trois de leurs tours, lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils, ne voulant nier toutefois qu’ils n’en fassent bien d’aussi bons, voire de meilleurs, quand il y affiert[707]. Je dis donc qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de ces bons marchands dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non, puisqu’il se laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien le pire; mais la cruche va si souvent à la fontaine, qu’à la fin elle se rompt le col. Tant y a, qu’étant en la prison, il encusa[708] ses compagnons, sous ombre qu’on lui promit impunité; et se met à déclarer tout plein de belles pratiques du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un jour les coupeurs de pendants[709], lesquels étoient bien dix ou douze de bande, se trouvèrent en la ville susdite à la Peyre[710], à un jour de marché, où ils virent comme un curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en beau paiement, pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers il mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous pouvez bien penser qu’il ne la portoit pas sur sa tête). De quoi ces galants furent fort réjouis; car ils n’en eussent pas voulu tenir un denier moins. Et parce que le butin étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs, non), et se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils purent; lequel étoit jaloux de sa gibecière comme un coquin de sa poche[711]; car, étant en la presse, il avoit toujours la main dessus, se doutant bien des inconvénients; et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient coupeurs de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant le serroient, le tournoient, le viroient en la foule, faisant semblant d’avoir hâte de passer, pour trouver moyen de croquer cette gibecière; mais, pour tourment[712] qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point la main de dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et ébahis de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait, celui qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il s’étoit trouvé en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit point vu d’homme plus obstiné à se donner garde que ce curé, ni qui eût moins d’envie de perdre sa bourse. Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils en le pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils le firent approcher d’un grand monceau de souliers, de buche, alias des sabots, qu’ils disent en ce pays-là des esclops[713] (si bien m’en souvient), lesquels esclops ils sont pointus par le bout, pour la braveté[714]. Voyez; encore se fait-il de braves sabots. Quoi voyant l’un d’entre eux, comme ils sont tous accorts de faire leur profit de tout, vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner un grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant une extrême douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la main à sa jambe, car un tel mal que celui-là fait oublier toutes autres choses; mais il n’eut pas plus tôt lâché la gibecière, que cet habile hillot[715] ne la lui eût enlevée. Le curé, avec tout son mal, voulut reporter la main à ce qu’il tenoit si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant; dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la gibecière était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin étoit; car, en telles exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement bien. Ainsi le pauvre curé s’en alla mauvais marchand de son blé, étant blessé en la jambe et ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre les biens de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime mieux vous faire une autre conte.
[NOUVELLE LXXXII.]
Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte[716].
Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les coupeurs de bourses a été de se tenir bien en ordre[717]; car, quand ils étoient habillés chétivement, ils n’eussent pas osé se trouver parmi les gens d’apparence, qui sont les lieux où ils ont le plus grand affaire; où, s’ils s’y trouvoient, on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux[718], si sont-ils à tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands[719], dont est question, qui étoient tous habillés comme gentilshommes: desquels y en eut un qui se laissa surprendre en la basse-cour de Blois, faisant son état; il fut incontinent représenté devant M. de La Voulte, homme qui a fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il donnoit la fièvre[720], mais il avoit le médecin[721] quant et lui, qui en guérissoit. Étant ce coupe-bourses devant le prévôt, s’amassèrent force gens à l’entour de lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court comme au feu; et ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux fol, avec son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que faisoit ce prévot à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les hommes ne se donnent pas bien garde; car ils ne pensent point qu’il y ait plus d’un loup dedans le bois; et il y en a peut-être plus de dix. Et puis, qui penseroit qu’il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où se fait le procès d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or, devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! Jean[722]! ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit celui qu’il avoit entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en eut un en la foule qui lui coupa la sienne dedans sa manche[723], et la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque ententif[724] qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu’on lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée; dont il fut le plus dépité du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de bien, au moins bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à la chaude[725], vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout beau, monsieur de La Voulte, lui dit le gentilhomme; retournez vous cacher[726], vous n’avez pas bien deviné: prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit empêché à questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui échappe et se sauve parmi le monde. Dont M. de la Voulte, par un beau dépit, en fit pendre une douzaine d’autres qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire leur procès.