[NOUVELLE LXXXIX.]
De la pie et de ses piaux.
C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous veux faire un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit ses petits piaux par les champs, pour leur apprendre à vivre; mais ils faisoient les besiats[754], et vouloient toujours retourner au nid, pensant que la mère les dût toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle, les voyant tous drus pour aller par toutes terres, commença à les laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant ainsi: «Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs; vous êtes grands pour chercher votre vie: ma mère me laissa, que je n’étois pas si grande de beaucoup que vous êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que ferons-nous? Les arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit la mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous verrez qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre la joue pour tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons bien cela, disoient-ils; mais si quelqu’un prend une pierre pour nous frapper, il ne faudra point qu’il prenne de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez bien toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser la pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit d’aventure la pierre toujours prête en la main pour ruer[755]?—Ah! dit la mère, en savez-vous bien tant! Or, pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et ce disant, elle les laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en plourerai-je pas.
[NOUVELLE XC.]
D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler.
Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement bien né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu’il faisoit, il connoissoit les personnes à la physionomie; il connoissoit les sages et honnêtes personnes, à la barbe, à l’habit, à la contenance, et les caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle, si l’eût-il discerné entre cent autres; car il le sentoit à son pageois[756], incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que jamais plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, il écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les parlants; et faisoit signes assez certains pour montrer qu’il entendoit: et s’il ne disoit mot, assurez-vous qu’il n’en pensoit pas moins. Bref, je crois qu’il étoit encore de la race du singe de Portugal[757], qui jouoit fort bien aux échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce pays-là, il se print à magnifier[758] son singe: «Mais n’est-ce pas là, dit-il, une merveilleuse espèce d’animal? Je crois que Nature vouloit faire un homme quand elle le faisoit, et qu’elle avoit oublié que l’homme fût fait, étant empêchée à tant d’autres choses: car, voyez-vous? elle lui fit le visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme. Que vous en semble? il ne lui faut que la parole, que ce ne soit un homme. Mais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend bien à parler à un oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de raison comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté une année de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne crois point qu’il ne soit possible; car même, quand il se plaint, ou quand il rit, vous diriez que c’est une personne, et qu’il ne demande qu’à dire ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette dextérité de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas de fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que l’abbé parloit d’une telle affection et qu’il étoit si bien acheminé à croire que ce singe dût apprendre à parler, se présente d’une telle assurance (qui est naturelle à sa nation) et va dire à l’abbé, sans oublier les révérences, excellences et magnificences: «Seigneur, dit-il, vous le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait cet animal si approchant de la figure humaine, qu’elle n’a voulu être impossible que le demeurant ne s’achevât par artifice, et qu’elle l’a privé de langage pour mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il n’est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lit-on pas des éléphans[759] qui ont parlé? et d’un âne[760] semblablement (mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? et suis émerveillé qu’il ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l’ait voulu essayer de cette bête: et dis que celui-là acquerra une immortelle louange qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille à ces raisons philosophales, et principalement d’autant qu’elles étoient italiques[761]; car les François ont toujours eu cela de bon (entre autres mauvaises grâces) de prêter plus voulentiers audience et faveur aux étrangers qu’aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus près, avec ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps que j’étois en cette fantaisie.» Pour abréger, après quelques autres argumens allégués et déduits, l’abbé, voyant que cet Italien faisoit profession d’homme entendu, avec une mine[762] qui valoit mieux que le boisseau, lui va dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge de le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je le voudrois entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi grandes choses, dont je suis venu à bout.—Mais en combien de temps? dit l’abbé.—Monsieur, répondit l’Italien, vous pouvez entendre que cela ne se peut pas faire en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une telle entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le faudra nourrir à certaines heures, et de viandes choisies, rares et précieuses, et être environ[763] nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne parlez point de la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai rien, parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six ans de terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler ce singe en pension, dont l’Italien se fait avancer une bonne somme d’écus, et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne furent point demenés sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens; lesquels toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant l’abbé. Mais les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s’en portèrent bien fâchés, car c’étoit du temps qu’ils commençoient à avoir vogue en France[764], et, pour cette singéopédie[765], ils avoient peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre eux blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne devoit point s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, quand il seroit venu à la connoissance du roi, on lui feroit un mauvais parti. Quand cet Italien les eut bien écoutés, il leur répondit ainsi: «Voulez-vous que je vous dise? vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes. J’ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de choses en six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé mourra, ou le singe, ou moi-même par adventure; ainsi, j’en demeurerai quitte[766].» Voyez que c’est que d’être hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux du monde pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe de vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit plus plaisir en rien; car il faut entendre que l’Italien le print avec condition de lui faire changer d’air; avec ce, qu’il se disoit vouloir user de certains secrets, que personne n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce, l’abbé, voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe, et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe. Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, et cependant il fit grand’ chère des écus abbatiaux.
[NOUVELLE XCI.]
Du singe qui but la médecine.