[NOUVELLE XCVII.]
De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que signifioient ramon, ramonner, hart, sur peine de la hart, etc.[792]
Un méchant mot, hart, fort renommé et prêché en France en temps de paix, avoit autrefois fâché un jeune écolier de ce qu’il n’en pouvoit rendre l’interprétation à ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût demandé mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot plus que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité, l’écolier n’épargna frère[793] Calepinus auctus et recognitus, Cornucopia, Catholicon magnum et parvum[794], où il ne cherchât, mais pour néant; car il n’y étoit pas. Toutefois, après qu’il eut bien ruminé à part lui, il se souvint que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui se disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui apprint sans y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris; faisant collation d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et de laquelle il avoit prins un peu auparavant, que ramon étoit un balai, et ramonner, balier[795], en la chansonnette: Ramonnez-moi ma cheminée. «Hart, donc, disoit-il en discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une bourrée à Paris, qu’on appelle une riorte en mon benoît pays: parquoi j’entends que, quand on crie: De par le roi, sur peine de la hart (hart est feminini generis), vaut autant à dire que sur peine de la corde; jadis qu’on s’aidoit des branches des arbres pour épargner la chanvre.» Ainsi s’acquitta de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est écrit en une épître de Clément Marot au roi: que sentir la hart, vaut autant à dire que chatouilleux de la gorge.
Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge,
Ledit valet, monté comme un saint George[796].
[NOUVELLE XCVIII.]
De Triboulet, fol du roi François Ier, et de ses facétieux actes[797].
Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu absolve!), fut très-vertueux prince et magnanime, lequel nourrissoit un pauvre idiot, pour aucunefois en avoir quelque ébattement, après son travail ès affaires du royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher devant lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour, ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, devisant toujours de quelque sornette emmanchée au bout d’un bâton[798]; son cheval fit six ou huit pets, dont Triboulet fut fort courroucé. Et, pour ce, il descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur son dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, baillé le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un ivrogne: après qu’il a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il a pété devant le roi!» Et de sa massue[799] frappoit son cheval, et, lui, étoit toujours chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à pied. Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et d’entrée il vit la plus grande silence léans, qu’il étoit possible. Peu de temps après, l’évêque commença Deus in adjutorium, assez bellement; et incontinent après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son siége, et s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé l’office, et à grands coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l’eut aperçu, il l’appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien; et il dit: «Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est donc lui qu’il faut punir[800].» Une autre fois, Triboulet vendit son cheval pour avoir du foin; autre fois vendoit son foin pour avoir une massue: et ainsi vécut toujours folliant jusques à la mort[801], qui fut bien regrettée; car on dit qu’il étoit plus heureux que sage.