[NOUVELLE XCIX.]

Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats[802].

Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en mangeant ses choux, du tort et dommage que lui faisoit un sien voisin, le mit en procès en la cour; et, par l’avis d’aucuns siens amis, choisit un avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu’il accepta. Au bout de deux heures après, vint la partie adverse, qui étoit un homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat en cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant que la cause se devoit plaider, le paysan s’en vint à son avocat (duquel il se pensoit assuré, qu’il ne faudroit à ce qu’il lui avoit promis), et ce, pour l’avertir de se tenir prêt à plaider le lendemain: dont il fut aucunement honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui remontra et fit accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer pour lui. Et, pour mieux se décharger, lui disoit: «Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je ne vous dis rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant celui de votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres adressantes à un homme de bien qui défendra votre cause.» Alors, mettant la main à la plume, écrivit à l’autre avocat ce qui s’ensuit: «Deux chapons gras sont venus entre mes mains: desquels ayant choisi le meilleur et le plus gras, je vous envoie l’autre.» Puis, sous secret, étoit écrit: «Plumez de votre côté, et je plumerai du mien.» Cette lettre, ainsi expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan: lequel, ne s’assurant mieux de celui à qui il devoit porter les recommandations, qu’à l’avocat qui les envoyoit, s’enhardit de les ouvrir: et, icelles lues, après avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se voyant déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie, délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce faire par ses amis propres.


[NOUVELLE C.]

Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de Montfaucon[803].

Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de reculons jusques au bout d’une échelle pour descendre par une corde (disent les bons compagnons), faisoit là merveilles de prêcher. Durant lequel sermon, le maître des hautes œuvres, affutant son cas[804], passoit souvent la main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la fin il le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne me passe plus là la main: je suis plus chatouilleux de la gorge que tu ne penses. Tu me feras rire, et puis, que diront les gens? que je suis mauvais chrétien, et que je me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher qu’il devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, il passoit par la porte de la ville, il se print à hucher à pleine tête le portier par plusieurs fois, lequel l’entendit bien dès la première. Mais, à cause qu’il se sentoit autant ou plus chatouilleux de la gorge que celui qu’on menoit pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de venir parler à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur demande. Ainsi s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à son confesseur, et lui dit: «Mon père, je vous prie dire au portier qu’il ne laisse hardiment de fermer la porte de bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner aujourd’hui coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre autres consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde, n’y a rien que peines et ennuis: tu es heureux de sortir aujourd’hui hors de tant de misères.—Ha, ha, frère, dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place, pour jouir tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant d’entendre cela, et passant outre, lui disoit: «Prends courage, mon ami; quelques maux que tu aies faits, demande pardon à Dieu de bon cœur; tout te sera pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en paradis avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis, beau-père! ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain à dîner. Et pource qu’un homme se fâche fort par les chemins quand il est seul, je vous prie, venez-moi tenir compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité, et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits devis faisoit le gentil falot, lesquels seroient trop longs à réciter.