C’est-à-dire:
Ceux qui vont delà la mer
Changent le ciel, non leur amer[846].
Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois, il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes, avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que, pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes; car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits: en laquelle étant logé par fourrier[847], ne put toutefois attendre qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue. Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne fût mors[848] d’une mule[849], et puis pendu et étranglé.
[NOUVELLE CXII.]
D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850].
Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours, qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux, et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges.