Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit aigu et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé[835] en bonnes lettres, n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens, qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je vais, dit-il, vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de feu M. d’E... (comme vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d’ici entour[836]. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins, mon mallier[837] (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, et commença à faire pouf, pouf. Je dis à mon varlet: «Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur. Mais votre mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me souvint de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma mère, qu’il y avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-là: parquoi, je me mis à dire mon Pater et Ave Maria, qu’elle m’avoit apprins, la bonne dame, et commande derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais le cheval ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de puis beau, et fit encore pouf, pouf (étant, par aventure, trop sanglé), et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce cheval voyoit quelque chose, j’ajoutai mon De profundis, que feu mon père m’avoit apprins: et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais s’étant arrêté pour la troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: Avete omnes, etc., et Requiem, etc., qu’il passa franchement, et depuis n’en fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis). Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants disent qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne faut point prier pour les trépassés, je les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour apprendre leur leçon!»


[NOUVELLE CX.]

Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus grand nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il fut payé de sa gageure[838].

Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons d’Italie, se présenta un jour au marquis de Ferrare, Nicolas[839], prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant, lui demanda en riant: «Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût de personnes exerçant un même état et vacation en la ville de Ferrare?» Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, se proposa d’attirer à soi[840] de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse à ce qu’il lui avoit demandé, lui dit: «Eh! qui est celui qui doute que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville que de tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert bien que tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, vu qu’à grand’peine y pourroit-on trouver deux médecins, soit naturels ou étrangers.» Le bateleur répliqua, et lui dit: «Oh! qu’un prince est empêché en grands et urgents affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait quels sujets et vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais, dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il vous en apparoît et qu’il soit véritable?» Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin, le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu’il pouvoit, faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et comme chacun qui entroit en l’église l’avoit aperçu, plusieurs lui demandoient quelle maladie le tourmentoit, et leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour lequel guarir plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; et afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit par la ville, et prioit les personnes qu’il rencontroit en son chemin de lui enseigner quelque remède à son mal, et par ce moyen remarqua plus de trois cents personnes qui lui avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les noms et surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se présenta à lui ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant d’être bien tourmenté de maladie. Et comme le marquis l’eut aperçu, ne pensant aucunement que ce fût son bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se bien porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine que je t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent guari.» Le bateleur, ayant entendu cette recette, s’en retourna en sa maison, print une feuille de papier, et écrivit tous et un chacun les remèdes et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier lieu le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs rangs. Trois jours après, faisant semblant d’être quasi guari, s’étant noué la gorge et embéguiné comme auparavant, s’en vint trouver le marquis, lui montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on lui avoit donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, et aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, il se print à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait, et se confessant vaincu par le bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il lui avoit promis.


[NOUVELLE CXI.]

Des tourdions[841] joués par deux compagnons larrons qui depuis furent pendus et étranglés[842].

Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre, advint qu’un seigneur[843] passa par là, par le moyen duquel il obtint sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti[844]; lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval[845], lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace:

Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.