[NOUVELLE CXV.]
La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur avertin[859] les prend[860].
Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, épousa une femme qui avoit une si mauvaise tête, qu’encore qu’il prînt toute la peine de la maison et de faire la cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie, il ne pouvoit éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil qu’il lui sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore que le plus souvent Martin-bâton l’accolât. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra d’user d’un autre moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit le fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il avoit, de laquelle il ne savoit non plus l’usage que de bien aimer. Toutefois, pour cela, sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu’à ce que, s’étant aperçue et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit si fort qu’auparavant, elle se print à danser de colère; et étant aucunement lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les mains. Mais le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses ennuis, se pendit d’une main à son col pour recouvrir sa flûte; et dès lors recommença plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement, que cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité que lui faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant de n’endurer à l’avenir de telles complexions; et, dès le lendemain qu’elle fut retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois, le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui seroit plus qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu’il mît sa flûte reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, qu’elle se sentoit étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa femme; et connut que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire taire, sans coups frapper.»
[NOUVELLE CXVI.]
De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du roi d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y reçut[861].
Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit entretenu en France, montra bien qu’il avoit du savoir en sa tête, mais non pas plus qu’il lui en falloit pour sa pourvision[862]; car quand il eut lu la lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses: Mitto tibi duodecim molossos, c’est-à-dire: Je vous envoie une douzaine de dogues; il interpréta: Je vous envoie une douzaine de mulets; et, se fiant à cette interprétation, s’en alla avec un autre seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le roi d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï parler de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit des mulets, disant que c’étoit grande nouveauté; et, pour ce, il les vouloit voir. Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux autres, on trouva duodecim molossos, c’est-à-dire douze dogues. De quoi ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de quelle sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage; car il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il avoit pris molossos pour muletos. Toutefois, pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne laissèrent à bien rire, ne se voulant aucunement formaliser de son latin.