[NOUVELLE CXVII.]
Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri, deuxième de ce nom[863].
Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït plusieurs petits enfants crier qui lui empêchoient à dire et expliquer ce qu’il avoit en l’entendement, dont il fut courroucé; et se souvenant que quelques autres enfants alloient par la ville, chantant vilaines chansons: «Un tas de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont chantant une telle chanson: Vous aurez sur l’oreille, etc. Je voudrois être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois[864]!» Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi Henri, deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour en tirer du plaisir; car le roi lui ayant demandé des nouvelles de ses paroissiens, il lui dit qu’il ne tenoit pas à les bien prêcher, qu’ils ne fussent gens de bien. Et le roi l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien: «En ma présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et sont prêts de faire tout ce que je leur commande; mais sitôt que j’ai le cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris en bonne part de lui, comme n’y allant point à la malice, non plus qu’ès rencontres qui lui étoient coutumières en ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût équivoqué de propos délibéré sur ce mot de soufflez, qui, outre sa première signification, se prend en langage du commun peuple, pour cela aussi qui dit autrement: de belles, c’est-à-dire: il n’en est rien; on lui eût appris à souffler d’une autre sorte. Et puis, sonnez, tabourin[865]!
[NOUVELLE CXVIII.]
De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il en fut moqué[866].
Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867] s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit, pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte. Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon, tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui.
[NOUVELLE CXIX.]
De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger[869] plusieurs moines qui logeoient en une hôtellerie[870].