Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, laquelle, par bonne dévotion, avoit accoutumé loger les cordeliers, et les bien traiter selon son pouvoir, dont un sien fils en fut marri, voyant qu’ils dépendoient[871] beaucoup du bien de sa mère, sans espoir de récompense; et, pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour y héberger: auxquels le fils ne voulut faire semblant de malveillance, de peur d’offenser sa mère. Mais quand un chacun se fut retiré en sa chambre, sur la minuit, ledit fils apporta un jeune veau de trois semaines ou un mois, en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il n’avoit sa nourrice près de lui, il se traînoit par toute la chambre, cherchant à repaître; et, de fortune, se mit sous le lit où les cordeliers étoient fort endormis. Et ainsi comme ce pauvre veau furetoit, il rencontra la tête du plus jeune qui pendoit du côté de la ruelle du lit; et ce veau commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en aide son compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit des esprits léans, qui l’avoient attouché par le visage, le suppliant de le vouloir consoler. Et en disant telles paroles, il trembloit si fort, qu’il étonna son compagnon, lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever et aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit faire, craignant l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes qu’il fit, il se leva du lit et se retira vers le foyer pour allumer de la chandelle. Quand le veau entendit marcher, cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le museau entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles; car les cordeliers sont court vêtus par-dessous leur grand’robe. Adonc le pauvre cordelier commença à crier hautement miséricorde; incontinent s’en retourna coucher, implorant la grâce de Dieu, disant ses Sept-Psaumes et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la tette de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria un haut cri de voix argentine, comme pouvez savoir, dont les moines furent encore plus étonnés. Le lendemain, devant les quatre heures, le fils retourna aussi secrètement qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse de léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient à entendre que c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence; et ainsi décrièrent tant cette hôtellerie, en le racontant à tous les frères qu’ils rencontroient, qu’oncques-puis n’y logea cordelier ni autre moine.
[NOUVELLE CXX.]
Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal de Lorraine[872]; et comment il échappa[873].
Il advint, au temps du roi François, premier du nom, qu’un larron habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière de feu le cardinal de Lorraine, fut aperçu par le roi, étant à la messe, vis-à-vis du cardinal. Le larron, se voyant aperçu, commença à faire signe du doigt au roi, qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le roi, bien aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et, peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal, par lequel il lui donna occasion de fouiller en sa gibecière. Lui, n’y trouvant plus ce qu’il y avoit mis, commença à s’étonner et à donner du passe-temps au roi, qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois, ledit seigneur, après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on lui avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du preneur avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit que ce fût quelque honnête gentilhomme, et d’apparence, à le voir si résolu, et tenir si bonne morgue[874], l’expérience montra que c’étoit un très-expert larron déguisé en gentilhomme, qui ne s’étoit point voulu jouer, mais, en faisant semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant de son serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que c’étoit la première fois qu’un larron l’avoit voulu faire son compagnon[875].
[NOUVELLE CXXI.]
Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat qui lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des François aux Italiens[876].
Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter honnêtement un combat qu’il avoit entreprins contre un de sa qualité sans qu’il alléguât quelque raison péremptoire, l’avoit accepté. Mais, s’étant depuis repenti, n’allégua autre raison, quand l’heure du combat fut venue, sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre, et l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré, toi? Moi, je ne le suis pas; et pourtant je me garderai bien de combattre contre toi.» Il est bien vrai quelqu’un pourra répondre que, pour un, il ne faut pas faire jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on pourroit tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant d’avoir été quelques années à la guerre sans dégaîner son épée, et étant interrogé pourquoi: «Pource, dit-il, que je n’entrois mie en colère. Mais toutes et quantes fois, disoit-il (en continuant son propos), on voudra confesser vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus souvent porté les marques des François colères que les François n’ont porté les marques des Italiens désespérés; et que quand il n’y auroit un seul Picard qui sût entrer en colère, pour le moins les Gascons y entrent assez (voire y sont quelquefois assez entrés) pour faire trembler les Italiens dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si large; combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre, que nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les Gascons et toutes les autres contrées de France d’être réputés autres qu’ils n’étoient auparavant.»