De celui qui paya son hôte en chansons[877].
Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il avoit dépendu[878], et faire place à d’autres, il lui fit entendre qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant, et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays: «Metti la man a la borsa, et paga l’hoste,» qui est à dire: «Mets la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il, celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît.
[NOUVELLE CXXIII.]
D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir dépucelé sa fille la première nuit[879].
Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune fille âgée de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon de village très-bien emmanché. Or, advint que le compagnon, dès la première nuit, se mit en devoir d’accomplir l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier[880] à sa tendre épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour lui donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand la pauvre fille l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle ne voulut oncques que le marié lui mît en son étui, de peur qu’il ne la blessât, dont le marié fut fort ennuyé; et quoi qu’il pût faire, jamais ne put persuader à la mariée de lui faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint pour la nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en alla par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit portée avecques son mari, et comment il lui avoit fait. Elle lui fit réponse qu’ils n’avoient rien fait. «Comment, dit la mère, votre mari est doncques châtré!» Alors, comme furieuse, s’en alla au conseil de l’Église[881], afin de faire démarier sa fille, donnant à entendre que son gendre n’étoit habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le pauvre marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit offensé ni donné occasion pour être ainsi déshonoré. Et quand ils furent tous devant M. l’official, et que la demanderesse eut requis séparation de sa fille et de son gendre; et, par[882] ses raisons, dit que la nuit de ses noces il ne voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa fille, et qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire, se défend très-bien, et dit qu’il étoit aussi bien fourni de lance que sa femme étoit de cul, et ne demandoit autre chose que lutter. Mais sa femme n’y voulut oncques entendre, et fit la cane[883], au moyen de quoi il n’avoit pu rien faire. Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que son mari l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore faisoit) qu’il ne la blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup plutôt la mort que la vie. Quand la mère eut entendu cette confession, et que par tels moyens elle devoit être condamnée, elle supplia au juge d’asseoir les dépens sur sa fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois, par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune fille à prêter son beau et joli instrument à son mari, pour y besogner et faire ce qu’il devoit avoir fait la nuit précédente, et sans dépens, attendu la qualité des parties.
[NOUVELLE CXXIV.]
Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui donna son hôtesse.
Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du roi de France, lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque peu des bonnes lettres, voyant que le roi[884] s’y adonnoit, et, d’autre part, considérant le moyen qu’il avoit d’y vaquer pendant le temps qu’il étoit hors de quartier et de service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour, se sentant mal de sa personne, et n’ayant la langue si à délivre[885], pour faire entendre à autrui (comme il faisoit à son hôtesse, à laquelle il demandoit conseil sur son mal), il lui dit: «Madame, moi a grand mal à mon boudin.» Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le ventre lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement, il lui demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît ses prières et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit guarir de tel mal[886]. L’Écossois ayant entendu cela, et sentant son ventre aller de pis en pis, ne voulut mettre en mépris le conseil de son hôtesse; ainsi, suivant icelui, s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra, et se mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui. D’aventure, pendant qu’il étoit en telle méditation, il se trouva un bon fripon, lequel étoit pendu au derrière de saint Eutrope, et contemploit les allants et venants avec leurs contenances; et ayant remarqué les mines que faisoit cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru, pour Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit celle parole jetée assez rudement, pensoit que ce fût quelqu’un qui le voulsît empêcher en ses dévotions; et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être partie cette voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche rasibus l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant que l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre l’escalier de bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir si secrètement, qu’il ne fît un bruit qui effraya tellement l’Écossois (lequel pensoit que ce fût le saint qui fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense qu’il avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne se sentit saisi du mal de ventre.