Ce logis d’Auteuil semblait situé loin du monde ; la vie y était aussi fermée, aussi défendue que dans le plus calme coin de province. Rarement on allait à Paris ; parfois, des mois s’écoulaient sans qu’on y songeât. Mme de Nohic, étrangère par sa naissance, et ayant, par suite de la carrière de son mari, passé ses plus belles années hors de France, avait peu de relations et n’en souhaitait ni n’en cherchait. La mort de sa dernière fille — l’aînée avait succombé en couches vingt-trois ans auparavant — avait accentué en elle le goût de retraite et de silence. Elle passait ses journées sans ennui, en occupations futiles et douces ; ouvrant et rangeant des tiroirs, des cartons ; respirant le parfum des choses anciennes ; retrouvant la sensation de sa jeunesse dans un ruban ou une écharpe de gaze. La vie paraissait maintenant pour elle comme un élixir précieux qu’elle distillait goutte à goutte. Cette vie n’était point morne, mais animée dans sa régularité méthodique par tous les menus événements quotidiens : l’arrivée d’une lettre, le journal du soir, avaient leur importance et procuraient des sensations nouvelles ; l’inobservance fait la monotonie, elle n’existe jamais pour qui sait voir. Sylvaine évoluait dans l’orbite de sa grand’mère, à qui sa venue avait apporté un intérêt profond et permanent, sans pourtant que la surface unie des choses en fût changée. L’enfant était élevée docilement à accepter, rien ne lui était jamais expliqué. Quand elle eut quinze ans, sa vieille grand’mère la traita comme une amie, l’employa à lui dire les offices, et aussi les poètes qu’elle aimait. Mme de Nohic n’avait jamais été effleurée par le doute ; elle communiqua à sa petite-fille la foi qui s’ignore, la plus forte de toutes.

Souvent, à la belle saison, elles se promenaient dans les tranquilles avenues d’Auteuil à l’ombre frissonnante des acacias et des hauts platanes. L’observation joyeuse de la floraison des arbres, la perception de chaque parfum nouveau qui flottait dans l’air selon la saison ou l’heure du jour, étaient les joies sans cesse renouvelées de la femme vieillissante ; la vie de Mme de Nohic acquérait à cette communion intime avec tous les phénomènes de la nature un charme auguste ; il n’y avait désormais place en son âme que pour des sensations délicates et fines, presque éthérées. Elle observait avec une aimante attention le jour qui s’allongeait, un ciel pur ou voilé, l’apparition de la première étoile ; le chant d’un oiseau la ravissait, et elle disait à Sylvaine : « Ecoute, ma fille, écoute. » L’âme de Sylvaine prenait ainsi une sorte d’affinement presque excessif et se détachait des réalités de la vie qui lui paraissaient lointaines et étrangères.

Plusieurs fenêtres du calme logis de Mme de Nohic plongeaient sur un jardin vaste et touffu appartenant à une communauté. Les soirs d’été, la grand’mère et la petite-fille s’asseyaient à une fenêtre pour voir tomber mystérieusement la nuit et suivaient des yeux les religieuses à voiles blancs et à voiles noirs se mouvant à travers le jardin ; tantôt se promenant, tantôt occupées au potager ou assises en groupes serrés, elles déroulaient aux jeunes regards de Sylvaine une vie irréelle, faite d’évolutions rythmiques dans une paix inaltérable, et l’impression qu’elle en recevait était forte. Parfois, le soir, des Sœurs agenouillées autour d’une statue de la Vierge, toute blanche dans l’ombre au milieu des fleurs, chantaient des cantiques, et leurs voix douces et légères, venaient jusqu’aux deux femmes, leur donnant l’impression d’un vol de duvet qui les aurait furtivement caressées. Sylvaine en frissonnait, remuée jusqu’au fond du cœur, et Mme de Nohic y trouvait une joie secrète, un plaisir délicieux, l’âme déjà presque libérée, et les yeux humides levés avec confiance vers l’empyrée qui lui cachait l’au-delà et sa musique éternelle.

De cette façon, les années avaient passé, et Sylvaine était devenue belle et grande ; sa beauté était un des bonheurs de Mme de Nohic qui, en ayant eu beaucoup elle-même, en appréciait le don et le trouvait précieux pour une femme. Sylvaine avait appris à aimer tout ce que sa grand’mère aimait ; à son école, elle avait pris goût aux détails de la vie, aux raffinements inaperçus de tous ; elle s’était attachée fortement aux choses, et sa petite chambre, remplie de vieux meubles qui avaient appartenu à sa mère, lui était un royaume. Le moindre objet, chez Mme de Nohic, semblait avoir une existence personnelle : les vies évanouies flottaient partout et, à force d’être évoquées, devenaient presque tangibles.

Cependant, de temps en temps, le logis assoupi s’éveillait par l’invasion d’une présence jeune et ardente. La sonnette de la porte d’entrée tintait bruyamment ; le pas traînant de la vieille Pauline y répondait en se hâtant avec empressement ; un éclat de voix mâle et gaie résonnait dans l’antichambre ; puis la porte de la chambre de Mme de Nohic s’ouvrait à demi, et à travers le battant serré surgissait une tête brune faisant quelque grimace affectueuse et demandant le droit d’entrer. Mme de Nohic, de sa voix douce, invitait tendrement son petit-fils à venir l’embrasser, et d’un bond de clown il se jetait généralement sur les deux femmes, renversant quelque objet sur son passage, car il personnifiait le désordre de leurs vies si bien rangées.

C’était au physique un joli Méridional au teint blanc, aux cheveux noir de jais, avec une moustache fine et soyeuse sur une bouche large et fraîche aux dents étincelantes ; il avait les mouvements d’un jeune chat, et chez sa grand’mère était tantôt assis à terre, tantôt à califourchon sur le dos d’un fauteuil.

Indépendant par le petit héritage de sa mère, le jeune Gardonne se destinait à la littérature ou aux arts ; il ne savait pas encore précisément à quoi, ni où était sa voie, et en attendant il étudiait, c’est-à-dire menait une vie libre, selon son exubérante fantaisie. Mme de Nohic, quoique douée d’une cécité spéciale assez répandue, suspectait néanmoins un peu le sérieux des mœurs de son petit-fils, mais elle aimait à se flatter que malgré sa légèreté Albéric ne faisait réellement « rien de mal », ainsi qu’elle se l’exprimait à elle-même. Si on l’avait avertie qu’il changeait de maîtresse avec la plus surprenante inconstance, elle en eût été épouvantée ; et peut-être bien, à cause de Sylvaine, elle lui eût défendu de venir aussi souvent. Heureusement qu’il existait une conspiration tacite pour la laisser dans son ignorance, et, à chacun de ses brefs passages à Paris, M. Gardonne, le père d’Albéric, interrogé par la grand’mère, se faisait garant de l’innocence de son fils.

Mme de Nohic eût souhaité un frère à Sylvaine ; dans ses idées anciennes elle considérait comme indispensable pour une femme une protection masculine : l’appui fraternel lui paraissait presque le meilleur de tous, et puisque Sylvaine n’avait pas de frère, c’était une compensation que d’être sûre de l’affection d’Albéric. La grand’mère, quand par hasard ils étaient seuls, elle et lui, s’entretenait avec le jeune homme de l’avenir de Sylvaine : rien n’est plus cruel pour les vies à leur déclin que de se sentir nécessaires, et c’est une miséricorde suprême que l’affranchissement de toute responsabilité qui accompagne généralement la vieillesse. Si Mme de Nohic n’avait eu qu’à s’occuper d’elle-même, la pensée de la mort et le poids des années ne l’eussent pas oppressée. La présence de Sylvaine et la distance du temps qui la séparait de sa petite-fille en rendaient l’évocation profondément douloureuse. Albéric la rassurait et lui faisait admettre comme une quasi-certitude la perspective de voir avant de mourir Sylvaine bien mariée.

— Heureusement, elle ne ressemble pas à sa pauvre mère, murmurait alors Mme de Nohic. Sylvaine est sérieuse.

— Il ne faut pas qu’elle soit trop sérieuse, bonne-maman, disait le jeune homme.