Et, mettant son principe à exécution dès que sa cousine reparaissait, il s’efforçait de la faire rire tout en chantant de sa voix de basse, à la grande joie de Pauline qui sortait de sa cuisine pour l’écouter.

Souvent, le dimanche, Mme de Nohic invitait à dîner Mme Delaroute, l’institutrice qui venait depuis plusieurs années faire travailler Sylvaine. En pareil cas, sitôt la nappe enlevée, Albéric suppliait l’excellente personne de se mettre au piano, roulait la table dans un coin, s’emparait comme d’une proie de Sylvaine et, à l’effarement de Mme de Nohic, la faisait danser. Sylvaine n’allant jamais dans le monde, ces heures de valse avec Albéric étaient les seules qu’elle connût ; elle s’étonnait elle-même de l’incroyable plaisir qu’elle y trouvait, et lorsque les yeux rieurs et ardents de son cousin plongeaient dans les siens elle éprouvait une plénitude de vie qui faisait monter le rose à ses joues ; lui, en plaisantant, soufflait sur ses cheveux légers pour les faire lever au-dessus de son front, et ne la lâchait que lorsqu’elle plaidait l’étourdissement total. Mme Delaroute s’arrêtait alors et louait Albéric de distraire un peu Sylvaine, tandis que Mme de Nohic demeurait demi-inquiète, ayant toujours peur d’éveiller en Sylvaine l’âme agitée de sa mère. Ce n’est pas qu’elle voulût cacher à Sylvaine le rôle de l’amour dans la vie ; au contraire, quand elle estima l’heure venue, avec beaucoup de dignité, mais non pas sans attendrissement, elle en parla à sa petite-fille et elle eut alors avec elle des entretiens qui ressemblaient à des contes bleus, pétrissant cette cervelle impressionnable d’aspirations inaccessibles. Quelquefois, en écoutant parler sa grand’mère, il revenait à la mémoire de Sylvaine le souvenir des maximes dures et pratiques qu’elle avait entendu énoncer par sa propre mère qui, à certains jours, disait à l’enfant surprise : « Tu sais, ma fille, la vie est ceci et cela : il faut se défendre. » Cette nécessité n’apparaissait jamais dans les discours de Mme de Nohic qui avait fermé portes et fenêtres sur toutes les bassesses et faiblesses de l’existence et qui, avec une confiance enfantine dans les événements, semblait persuadée que la vertu est toujours récompensée et que toutes les filles belles et sages devaient, au moment voulu, voir surgir un amoureux parfait pour les emmener vers le bonheur. Mme de Nohic ne s’arrêtait jamais à se demander par où arriverait celui qu’elle attendait pour Sylvaine. En son lieu et place, le devançant, ce fut la mort, la mort ennemie de toutes les tendresses, qui entra dans la maison.

III

Dans les derniers temps de sa vie, quoique sans aucun pressentiment que la fin fût si proche, Mme de Nohic s’était reportée avec une complaisance particulière aux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Ils lui revenaient sans être appelés. D’abord, elle s’en était nourrie en silence, accueillant ces hôtes d’autrefois avec une réserve émue ; puis, peu à peu, par la force des choses, elle était arrivée à en parler à Sylvaine. Le pays où elle était née, où elle avait été élevée, paraissait tout proche maintenant à la vieille femme, et la mémoire des jours heureux lui montait au cœur. L’avenir étant sans lueur, par une miséricorde infinie Dieu permet que la clarté des matins vienne éclairer la fin de la route, et qu’au lieu de se pencher inquiète sur l’abîme l’âme retourne en arrière et retrouve vivantes encore les joies évanouies. Dans cette mémoire renouvelée de ceux qu’elle avait aimés la figure de son frère unique et aîné surgissait au premier plan. Les longues séparations — il avait passé presque toute sa vie aux Indes — avaient rendu rares et intermittentes leurs relations, et depuis plusieurs années, à la suite du mariage du colonel Hurstmonceaux, elles avaient cessé. Sans en rien dire, Mme de Nohic avait écrit plusieurs fois à son frère, évoquant des dates mystérieuses pour tout autre que pour eux, des souvenirs dont ils étaient seuls détenteurs. Le colonel Hurstmonceaux, tout affaibli qu’il fût par une existence de fatigues et d’excès de tout genre, avait senti tressaillir en lui une corde qu’il croyait brisée. L’image de sa jolie petite sœur Mary s’était faite très précise, l’attendrissant profondément, et, arraché à son indifférence égoïste, il avait éprouvé une véritable joie à renouer avec sa sœur. Mme de Nohic, de son côté, avait été vivement touchée par le renouveau de cette tendresse qui lui rendait son passé d’enfant et qui en même temps semblait devoir s’étendre à Sylvaine. Le colonel s’était empressé de transmettre à sa sœur l’expression des intentions affectueuses de Mme Hurstmonceaux à l’égard de leur nièce, et en conséquence Mme de Nohic sentait diminuer ses anciennes répugnances ; elle jugeait avec plus d’indulgence le mariage de son frère. Ce mariage était une mésalliance dont Mme de Nohic s’était tenue cruellement offensée. Le colonel Hurstmonceaux, dont la carrière avait été des plus accidentées, ruiné et réduit aux expédients pour soutenir son rang dans le monde, s’en allant comme ultime ressource à Monte-Carlo, avait fait, à bord du paquebot qui le menait à Calais, la rencontre de Mme Green, veuve vulgaire et opulente d’un riche marchand de vins anglais de Malaga ; il courait même des versions alarmantes sur l’état social de Mme Green avant son mariage avec le défunt négociant. Mais enfin elle était indubitablement millionnaire ; et que ses millions fussent dus à des spéculations heureuses ou à toute autre cause, peu importait en somme au public.

Mme Green en venant s’établir en Angleterre avait eu l’intention bien arrêtée de s’y remarier ; mais vu ses aspirations aristocratiques l’entreprise n’avait pas été aussi facile qu’elle se l’était imaginé. Mis en présence par le hasard, le colonel Hurstmonceaux et elle jugèrent rapidement des avantages mutuels qu’ils pouvaient réciproquement se conférer : leur entente eut des conséquences immédiates. Mme Green devint Mme Hurstmonceaux et se considéra dès lors en excellente situation stratégique pour forcer les portes les plus exclusives ; elle s’y employa inlassablement, mais sans grand succès. La famille du colonel consentait à lui parler encore quand on le rencontrait seul, mais se refusait absolument à accueillir sa femme.

Mme de Nohic eut soin de ne rien révéler à Sylvaine qui pût la mettre en défiance contre Mme Hurstmonceaux, la dépeignant sans aigreur comme une bonne femme, quoique très vulgaire ; sa belle-sœur lui avait spontanément écrit avec tant d’abondance et d’effusion, exprimant si clairement ses intentions d’être, le cas échéant, une bienfaitrice pour Sylvaine, que Mme de Nohic se serait crue coupable de nuire par ses paroles à cette possibilité d’avenir excellent, et ses réponses avaient été suffisamment cordiales pour provoquer l’annonce d’un prochain voyage à Paris qui devait cimenter cette bonne harmonie : Mme de Nohic mourut avant qu’il fût effectué. Les intentions de Mme Hurstmonceaux prirent sur-le-champ une forme concrète : elle proposa chaleureusement au colonel d’adopter Sylvaine. Lui qui s’ennuyait cruellement depuis son mariage, momifié dans le bien-être et la sécurité, mais perdu de santé, espéra qu’une jeune créature animerait la grande maison triste et fut ravi de cette perspective. Quant à Mme Hurstmonceaux, elle avait tout de suite envisagé les énormes bénéfices sociaux qui résulteraient pour elle du chaperonnage d’une jeune nièce de bonne maison ; toutes ses démarches pour se faire inviter auraient dorénavant la meilleure et la plus plausible raison ; et puis, malgré son infériorité morale, Mme Hurstmonceaux avait bon cœur et était naturellement généreuse. Ce fut donc très sincèrement qu’elle plaignit l’abandon de Sylvaine et souhaita la rendre heureuse.

« Cette enfant a une chance prodigieuse », avait déclaré Mme Gardonne à son mari lorsque arriva la lettre du grand-oncle réclamant la garde de Sylvaine, car c’était à M. Gardonne qu’il appartenait, en qualité de tuteur, de décider sur la proposition et il s’était hâté d’aller prendre conseil de sa femme. Mme Gardonne représentait l’épouse modèle ; assez bien pourvue d’argent, point bête, elle était fausse, envieuse et méchante sous les apparences les plus doucereuses. La nature n’avait jamais été envers elle qu’une marâtre, et elle montrait à quarante ans un visage sans aucun charme avec un teint fâcheusement couperosé, des dents affreuses et des lèvres toujours écorchées ; elle avait pour unique agrément physique ses cheveux, d’un assez beau bond, qu’elle conservait abondants, et dont elle tirait une vanité effrénée. Elle ne pouvait souffrir que son mari regardât seulement une autre femme, et elle avait été férocement jalouse de la mère de Sylvaine, que son beau-frère, à vrai dire, admirait beaucoup et pour laquelle au fond du cœur il entretenait un faible marqué qu’il ne savait pas toujours dissimuler. Mme Charmoy s’égayait des mines renfrognées de Mme Gardonne, et quelquefois, de propos délibéré, excitait sa jalousie sans se douter qu’à ce jeu elle préparait une ennemie à sa fille. Lorsque cette rivale eut disparu, Mme Gardonne s’était crue libérée de ce côté-là ; mais la tendresse de prédilection que le bon oncle avait toujours portée à Sylvaine s’était plutôt augmentée et avait pesé comme une croix sur les étroites épaules de Mme Gardonne, à qui la perspective de voir la jeune fille venir s’installer en permanence à Escalquens était particulièrement odieuse. Elle avait néanmoins dissimulé ses vrais sentiments sous des caresses et d’affectueuses paroles, et lorsque M. Gardonne s’était naïvement réjoui à l’idée de voir Sylvaine vivre chez eux, laissant percer son espérance qu’un jour elle pourrait peut-être devenir véritablement leur fille, Mme Gardonne avait paru abonder dans le même sens, réservant seulement la nécessité d’être prudents, de bien observer la nature de Sylvaine et de s’assurer de ses véritables inclinations ; en un mot, de ne rien presser. L’avis de M. Gardonne eût été, au contraire, de hâter une solution très souhaitable à son point de vue ; mais, enfin, Sophie avait sans doute raison. Il était accoutumé à l’idée que Sophie devait nécessairement avoir raison ; c’était Mme Gardonne elle-même qui s’était chargée d’inculquer cette vérité à son mari, devenue pour lui, avec les années et l’habitude, article de foi.

Devant les hésitations de M. Gardonne, mal persuadé du bonheur de sa nièce quoi qu’on pût lui arguer, ce fut Mme Gardonne qui, à contre-cœur, déclarait-elle, et uniquement pour faire plaisir à son mari, se chargea d’amener Sylvaine à l’idée d’aller vivre chez son grand-oncle et d’accepter les avantages qui lui étaient offerts.

Aux premières ouvertures sur ce sujet, la réponse de Sylvaine avait été catégorique :

— Jamais ! Je ne veux pas.