Et M. Gardonne, qui était présent, quoiqu’il n’eût pas trouvé le courage de parler lui-même, avait aussitôt répondu :
— Bien entendu, tu feras ce que tu voudras, Sylvaine.
Mme Gardonne leur avait d’abord donné raison à tous deux ; puis, avec une douceur persuasive, s’était mise en devoir d’entamer leur résolution. La seule vue de Sylvaine, blanche comme un grand lis, avec des cheveux couleur de jeune blé, des yeux d’un bleu de pervenche, sombre sous les cils noirs, la rendait éloquente. M. Gardonne contemplait sa nièce avec une si évidente complaisance, que l’idée de l’avoir constamment entre eux parut insoutenable à Mme Gardonne. Gravement et tristement elle fit appel à la tendresse de Sylvaine pour sa défunte grand’mère et lui prouva que ce serait désobéir à ses désirs que de refuser une protection si légitime et si juste.
— Car enfin, ma chérie, nous t’aimons certes comme notre véritable nièce ; cependant, tu le sais, les liens du sang n’y sont pas. Tandis que le propre frère de ta chère grand’mère possède assurément des droits sur toi qui priment les nôtres. En s’offrant à remplir son devoir de protection, il sait sans doute déférer aux désirs de ta grand’mère. C’est l’avis de ton oncle Jules ; n’est-ce pas, mon ami ?
M. Gardonne, à regret, hocha la tête affirmativement. Mme Gardonne continua d’une voix encore plus onctueuse :
— Ton grand-oncle, par sa situation de fortune, assurera la liberté de ton avenir… Tu es très jeune, tu peux attendre un peu pour façonner définitivement ta vie ; à mon avis, ce changement complet de milieu t’aidera à apaiser ton chagrin. Considère ce déplacement comme un simple voyage, et, en somme, si tu t’ennuies là-bas, tu reviendras à Escalquens, où ta chambre t’attendra toujours : à ton premier signe, c’est moi qui irai te chercher. Voyons, promets-moi d’être raisonnable.
Alors, voyant qu’ils désiraient son départ, dissimulant de toutes ses forces le déchirement de son cœur, sans plus protester, Sylvaine avait acquiescé. — « Oui, elle comprenait, elle irait chez son grand-oncle. » Et depuis l’instant où elle avait donné ce consentement, elle n’avait pas prononcé une autre parole sur ce sujet. Assistant en spectatrice presque désintéressée à tout ce qui se préparait et qui la concernait si directement, Sylvaine se jura que nul ne connaîtrait sa peine et qu’elle ne demanderait la pitié de personne. Evitant toute ostentation de douleur, elle menait sa vie quotidienne, acceptant sans déplaisir visible la présence de Mme Gardonne ; du reste elle s’isolait souvent dans la chambre de sa grand’mère, serrant et rangeant avec un ordre méticuleux, trouvant un apaisement à tenir en main les objets qui avaient été témoins de leur vie commune. Graduellement Sylvaine acquérait la conviction qu’il y avait eu dans cette vie si dépourvue d’événements beaucoup plus qu’elle ne se l’était figuré et qu’à jamais ces années, dont tout allait s’évanouir, sauf la mémoire, demeureraient uniques et inoubliables pour elle.
Mme Gardonne faisait avec satisfaction observer à son mari l’indifférence extérieure de Sylvaine : « Cette petite sera comme sa mère ; elle n’aimera qu’elle-même. » Et le faible M. Gardonne, quoique persuadé de la tendresse de cœur de Sylvaine, n’osait protester. Afin de se dédommager, il profitait de la première occasion de liberté pour caresser paternellement Sylvaine ; elle le regardait alors avec des yeux qui l’inquiétaient un peu, car ils semblaient lui demander pourquoi on la laissait ainsi suivre seule sa route…
Le sentiment de l’abîme qui allait la séparer de tout ce qu’elle avait connu grandissait chez Sylvaine avec chaque lettre reçue de Londres ; celles de son grand-oncle étaient brèves : on le savait malade et se servant difficilement de la main droite. Par contre, sa femme écrivait beaucoup plus longuement, dans une note affectueuse en même temps que protectrice ; elle ne se lassait pas d’assurer sa chère nièce qu’elle comptait trouver désormais en elle sa meilleure consolation.
Mme Gardonne insistait sur la valeur de ces protestations ; elle-même, qui avait peut-être démêlé la raison de la violente tendresse préventive de Mme Hurstmonceaux pour Sylvaine, lui avait adressé des lettres flatteuses auxquelles la vanité de la dame, qui n’avait jamais été à pareille fête, se trouva très sensible. Mme Gardonne n’avait pas manqué de rappeler à son mari que leur Albéric était au même degré que Sylvaine le neveu du colonel, qu’il n’était peut-être pas inutile de l’en faire souvenir et qu’une invitation à Escalquens pouvait avoir son utilité pratique. La grande prétention de Mme Gardonne consistait à se montrer la belle-mère parfaite ; elle voulait être admirée pour ses rares qualités.