Lorsque, d’une voix plaintive et résignée, Mme Gardonne parlait devant Sylvaine de son inquiétude pour ses œuvres négligées, Sylvaine avait envie de lui crier : « Mais laissez-moi seule ! » Elle eût été si bien avec la vieille Pauline, dans ce calme logis où brûlait nuit et jour le cher souvenir de sa grand’mère ! Mais elle n’osait le dire, bien que Pauline le lui suggérât tous les matins.
M. Gardonne, quoique peu perspicace, avait trop bon cœur pour ne pas comprendre que les regrets de sa femme pouvaient blesser Sylvaine, et il protestait toujours que les choses marchaient à ravir à Escalquens et que les affaires commandaient absolument sa présence à Paris.
Mme Gardonne eût prolongé indéfiniment son séjour si Sylvaine lui avait témoigné la reconnaissance à laquelle elle croyait avoir droit, mais Sylvaine n’ouvrait jamais la bouche pour l’en remercier ; aussi Mme Gardonne déclara-t-elle un jour à son mari qu’il était temps, au bout de trois mois de deuil, que leur nièce rentrât dans la vie active.
Quelques mots indignés de Pauline ouvrirent les yeux de Sylvaine ; quand elle comprit qu’on restait à Paris pour elle et à regret, ses dernières hésitations disparurent. Bravement, comme une chose toute naturelle, elle demanda à son oncle de fixer le jour de son départ.
IV
Il y avait eu une discussion dans la famille pour décider à qui il incomberait de conduire Sylvaine à Londres. M. Gardonne d’abord n’avait pas hésité à dire que ce serait lui-même ; mais la sage Sophie lui avait insinué qu’il y aurait dans cette démarche quelque chose d’indiscret, comme un désir de se mettre en avant. Certes, si elle ne l’eût pas jugé ainsi, elle aurait en personne accompagné sa nièce ; mais dans la situation particulièrement délicate où les mettait cette adoption, qui, au fond, lésait leur fils, elle jugeait que la plus grande réserve leur était commandée à l’égard de M. et Mme Hurstmonceaux. Une étrangère était donc préférablement indiquée pour cette mission de remettre Sylvaine à sa nouvelle famille ; Mme Gardonne estima que Mme Delaroute la remplirait admirablement et ménagerait en outre beaucoup plus la sensibilité de Sylvaine, qu’il convenait d’épargner. Ni M. Gardonne ni Albéric n’eurent rien de valable à objecter et, le concours de Mme Delaroute ayant été promis, il ne resta plus qu’à vaquer aux préparatifs du départ.
Mme Delaroute, pour laquelle en ses jours de gaieté Albéric professait une passion désordonnée, était de ces créatures qui réconcilient avec l’humanité et font comprendre qu’entre le bien et le mal s’établit l’équilibre qui empêche la société de chavirer. Sans prétention à aucune vertu éclatante, Mme Delaroute, depuis l’âge de vingt-sept ans, luttait seule avec un courage indomptable pour conquérir sa vie et celle de son fils. Restée veuve sans autre patrimoine que des dettes, elle avait travaillé sans trêve ni répit, se trouvant la plus heureuse personne du monde si les leçons ne lui manquaient pas. Gaie au milieu de ses soucis, sans envie ni fiel, elle s’était fait aimer partout, et, quand ses élèves s’absentaient, elles s’évertuaient à lui laisser des besognes quelconques afin de la dédommager un peu. Mme Delaroute faisait les visites de charité de l’une ; elle terminait les ouvrages de l’autre, ayant à peine le temps de souffler, et pourtant s’intéressait à tout, lisant passionnément son journal à un sou, seule débauche qu’elle se permît ; et de cette façon elle avait passé vingt ans. Puis, à son tour, André avait assumé le fardeau et, content de son petit emploi, nourrissait l’idée de se marier un jour. Comme sa vaillante mère ne voulait pas être une entrave à ce juste désir, elle prétextait un besoin d’activité pour continuer ses leçons, qu’elle était bien résolue de mener aussi longtemps que ses forces le lui permettraient. Mme de Nohic avait horreur des éducations en commun et n’aimait pas plus les cours. Elle trouvait très inutile que sa petite-fille reçût une instruction de pédante : de bons livres, une direction sage, des clartés générales, lui semblaient entièrement suffisants, et Mme Delaroute, qui manquait de tous les brevets modernes, lui parut on ne peut plus apte à remplir son programme. Trois fois par semaine, pendant cinq ans, elle était venue régulièrement chez Mme de Nohic, s’occupant de Sylvaine, dont elle était demeurée l’amie très appréciée, car la jeune fille n’avait qu’une seule intimité de son âge avec une ancienne compagne de couvent chez qui, de temps en temps, Mme de Nohic l’envoyait sous la garde de Mme Delaroute.
Sylvaine s’était habituée à vivre avec des gens plus âgés qu’elle et n’en souffrait pas. Mme Delaroute, invariablement de bonne humeur (de quoi avait-elle à se plaindre puisque André prospérait ?), était d’excellente compagnie, et, comme sa seule prétention consistait à mettre du plomb dans les jeunes têtes, elle s’y était particulièrement appliquée pour Sylvaine. Après la perte que Sylvaine avait faite de sa grand’mère, Mme Delaroute s’était multipliée, et si Mme Gardonne, jalouse de son rôle, ne s’y fût opposée, elle eût donné tous ses moments de liberté à la jeune fille.
« Heureusement, Sylvaine est raisonnable », se disait l’excellente femme, et elle se félicitait d’avoir contribué à la rendre telle.