Ce fut une délivrance pour Sylvaine quand tous les détails de son voyage furent arrêtés ; elle avait maintenant hâte de partir, tant elle trouvait intolérable le chagrin que la perspective lui en faisait éprouver. Le soir était le moment qu’elle attendait avec impatience ; à neuf heures et demie, son oncle et sa tante la laissaient : ils avaient loué deux chambres dans une pension de famille du voisinage, l’appartement de Mme de Nohic étant trop exigu pour les recevoir ; ils y arrivaient le matin et y restaient la journée, du moins Mme Gardonne qui n’en bougeait qu’avec Sylvaine et s’occupait de l’inventaire avec une précision méticuleuse, car elle mettait son point d’honneur à ce que rien ne fût égaré et qu’au moment donné Sylvaine retrouvât la moindre bagatelle.
La veille du départ, la chaîne de la porte enfin mise, et la vieille Pauline, la figure contractée, entrant dans la chambre pour lui dire bonsoir comme elle en avait la coutume, Sylvaine crut défaillir : elle éprouva ce qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait vu fermer le cercueil de sa grand’mère, une angoisse indicible, un avant-goût du néant. C’était fini !… fini de vivre dans ces pièces où elle avait passé de l’enfance à l’adolescence ; fini de respirer l’air que sa grand’mère avait respiré, de retrouver la trace de tous les objets familiers. Cette réalité d’intérieur, si tangible et si intense, allait se fondre, disparaître à jamais, comme était disparue la créature vivante devenue soudain un mythe, quelque chose d’impalpable et d’insaisissable. Pauline, dans son vrai chagrin, dans sa peine de voir s’en aller au loin l’enfant qu’elle avait vue grandir, ne trouvait qu’un mot à dire, le plus juste en somme :
— Ah ! que pauvre Madame serait triste !
Sylvaine la regarda, frémit, puis répondit :
— Mais elle ne sait pas, Pauline, elle ne sait pas !
— On n’en est pas sûr. Ah ! pauvre Mademoiselle, je serais bien restée avec vous ; il aurait bien mieux valu vous marier que de partir comme ça dans un pays qu’on ne connaît pas.
— Je vais chez mon oncle, Pauline, vous l’oubliez, le frère de bonne-maman, dit Sylvaine en se roidissant contre le sentiment d’abandon. Elle l’aimait ; peut-être, au contraire, cela lui ferait-il plaisir de m’y voir aller.
— Peut-être, dit Pauline, qui n’était pas dans les jours où elle tenait à son opinion.
Et elle ajouta d’une voix tremblante, prise d’un regain d’affection pour sa maîtresse disparue :
— Quand on pense qu’on ne fera plus de ces bonnes petites dînettes que pauvre Madame aimait tant ! Elle me disait comme ça : « Pauline, mettez beaucoup de sucre dans la crème ; mon petit-fils l’aime très sucrée… »