Cette évocation parut à la vieille servante la plus cruelle de toutes, et des larmes courtes et rares, comme celles qui jaillissent péniblement des yeux fatigués, tombèrent sur ses joues pendant que, sans les essuyer, elle clignait ses paupières ridées, regardant avec une expression pitoyable la jeune créature qui partait. Et partir, pour l’esprit simple de la vieille servante, représentait la somme de ce qui peut arriver de pire.
Sylvaine, assise au pied de son lit, dans une attitude lasse, était devenue très pâle, et ses yeux chargés d’une mélancolie profonde rencontrèrent ceux de l’humble femme, à laquelle, par des attaches secrètes, elle eut, au même instant, le sentiment d’être unie. Pauline était la détentrice de tous les chers souvenirs de la vie journalière ; elle seule pouvait partager ce trésor avec l’enfant orpheline, le lui offrir sans cesse pour y recourir comme à une inépuisable ressource consolatrice. L’idée de quitter Pauline, idée qui jusqu’alors avait été pour Sylvaine d’une importance très secondaire, l’oppressa soudain ; sentant que son émotion allait la dominer, et soigneuse de la dissimuler, elle fit un suprême effort pour dire lentement :
— Il faut que je me repose, Pauline… Je reviendrai…
Obéissante, Pauline se leva pesamment de la chaise où elle s’était affaissée, fit deux ou trois tours par la chambre, touchant, comme pour les caresser, les rideaux des fenêtres, la table de toilette, et enfin la grande malle couverte de son enveloppe bise qui était rangée contre la porte ; puis, d’une voix chevrotante, pendant que l’index de sa main gauche arrêtait une larme, elle dit :
— Bonsoir, mademoiselle Sylvaine.
— Bonsoir, Pauline.
Quelques mots brefs, et c’est ainsi dans la vie que tout se dénoue. Adieu ! adieu ! Et les âmes liées l’une à l’autre se séparent et suivent la route solitaire et mystérieuse réservée à chaque être humain. Il suffit parfois de très peu de chose pour modifier d’une façon profonde les impressions d’un cœur. Sylvaine en voyant Pauline s’éloigner fut saisie d’une angoisse indéfinie ; jusqu’à cette minute, elle n’avait appréhendé qu’en enfant le fait de la séparation d’avec tout ce qu’elle connaissait. Son esprit, replié sur le souvenir des tendresses perdues, occupé de l’effort de cacher sa peine, ne s’était pas appesanti sur la pensée de l’avenir. Habituée à se soumettre, elle avait accepté la décision prise sans se demander ce qu’en seraient les conséquences. Tout ce que ce grand changement recélait d’inquiétant s’offrit tout à coup à son esprit dans une épouvante subite ; elle eut la sensation éperdue d’être seule sur une barque, voyant fuir devant ses regards la terre connue et courant sans protection vers des rivages dont elle ignorait tout. Elle réalisa que demain, la nuit même qui suivrait celle qui commençait, elle dormirait sous un toit étranger, au milieu d’êtres inconnus. Son grand-oncle, lorsqu’elle en parlait comme d’une personne éloignée, était une figure familière dans son imprécision, mais, à être approché de près, redevenait un étranger redoutable. Il passa sur la jeune âme de Sylvaine cette désolation morne qui naît de notre absolue impuissance à façonner notre vie ; elle discerna confusément que son avenir allait dépendre non de ses désirs et de ses efforts, mais d’un ensemble de faits contre lesquels elle ne pouvait rien.
En vérité, pour qui pense, c’est un sujet d’effroi presque terrifiant que la toute-puissance des forces mises en jeu pour agir sur une seule destinée, et la répercussion lointaine que d’autres vies ont sur celles que souvent même elles ignorent. Si enchevêtrée et étroite est la solidarité humaine, si serrée et si solide la trame qui relie les existences, que nul ne peut se vanter de vivre sa vie indépendante. A l’heure où la moindre déviation dans la route suivie suffit pour transformer totalement l’orientation des années futures, où chaque minime action revêt un caractère presque auguste par les résultats qui en peuvent découler, les êtres humains, et les femmes en particulier, dépendent généralement de l’ambiance qui les fait vivre, et même une ferme volonté de s’en défendre n’en peut atténuer le pouvoir occulte qui prend ses racines dans les sources de la vie.
Pour Sylvaine orpheline, et affranchie en apparence de toute influence prépondérante et directe, sa jeune existence portait déjà comme un fardeau invisible le poids de toutes les vies dont elle avait approché. Ses deux mères d’abord, qui différemment avaient pétri son âme, et dont la domination était beaucoup plus forte depuis qu’elles avaient cessé de vivre : Mme de Nohic avait certes influencé sa petite-fille de son vivant ; mais morte, elle s’en emparait tout à fait. Cette fierté, que sa grand’mère lui avait toujours vantée comme le bouclier de la femme, Sylvaine, pendant ses méditations tristes, prenait la résolution de ne jamais s’en départir. Personne ne verrait combien elle se sentait abandonnée. Si elle consentait à aller vers l’inconnu, c’est parce qu’elle pensait retrouver en son oncle quelque chose de celle qui était partie et à qui elle voulait complaire. L’oncle et la tante Gardonne, qui remplissaient si mal leur mission envers Sylvaine, avaient, eux aussi, par leur conduite, une part énorme d’influence sur les contingences à venir ; de la faiblesse de l’un, de l’âme basse et jalouse de l’autre, Sylvaine, dans sa candeur innocente, ressentirait les effets. Et plus loin encore, il fallait que le contre-coup de la carrière aventureuse d’une femme de basse extraction devînt un facteur puissant dans la destinée d’une créature née en pays étranger, et désormais et pour toujours reliée à cette autre destinée de femme dont il semblait que tout la séparât.
Sylvaine, pensive et triste, à la lueur affaiblie de sa petite lampe voilée, ne pouvait, dans son ignorance, se dire ces choses, mais néanmoins leur ensemble obscur l’oppressait ; pour la première fois de sa vie elle essayait de dégager sa personnalité des faits, de se rendre compte de ce qu’était une personnalité ; elle s’interrogeait elle-même, cherchant à démêler les sentiments de son propre cœur, impuissante à le faire, craintive elle ne savait distinctement de quoi. L’image de son cousin Albéric se présenta très précise avec une vague douceur dont elle fut étonnée ; il avait été chagrin, ce soir-là, à table, plus ému qu’il ne l’avait lui-même pensé à l’idée de voir disparaître sa petite compagne de jeunesse et observant Sylvaine avec une curiosité nouvelle. Le repas, déjà assombri par le malaise de tous, l’avait été encore davantage par l’humeur peu dissimulée du jeune homme : il avait été presque jusqu’à rudoyer son père ; répondant aux phrases sucrées de Mme Gardonne avec une ironie qui frisait l’insolence. Au moment de quitter Sylvaine, il lui avait dit, regardant en même temps son père et sa belle-mère :