— Oui, j’espère encore un peu.

— Et quand partez-vous pour Reigate ? Le pauvre Hurstmonceaux a bien besoin de changement d’air.

Depuis l’arrivée d’Albéric, Sylvaine ne songeait plus à ce projet, qui était la mise à exécution du plan dont Mme Gascoyne avait eu l’idée. Sylvaine et son oncle devaient aller passer deux mois seuls aux environs de Londres, pendant que Mme Hurstmonceaux ferait sa cure annuelle à Marienbad et en Suisse. Mme Hurstmonceaux, pressentie par Rakewood, n’avait vu aucun inconvénient à cet arrangement, au contraire ; elle avait vraiment besoin d’un peu de détente. Rakewood s’était chargé de trouver la maison, de veiller au transport du malade, et la perspective de ce repos champêtre, libre de toute contrainte, avait beaucoup plu en principe à Sylvaine ; voici que maintenant elle l’envisageait avec une affreuse tristesse. Rakewood le devina, chagriné pour elle, car rien à son jugement, dans l’attitude d’Albéric, ne révélait un amoureux ; cette visite ne ferait donc qu’aggraver la mélancolie de la situation de Sylvaine. Il soupira, se demandant comment y porter remède.

Une fois en haut, seule avec Sylvaine, Mme Hurstmonceaux laissa déborder son enthousiasme.

— Quel charmant garçon ! Voilà comme j’aime les jeunes gens, moi ; naturel, simple. Pourquoi, ma beauté, ne m’aviez-vous pas dit combien votre cousin est charmant ?

Sylvaine aurait pu répondre qu’on ne lui avait jamais rien demandé, mais la sympathie de sa tante pour Albéric lui faisait trop de plaisir pour qu’elle eût envie de la chicaner en quoi que ce soit. Cet engouement subit parut à Sylvaine être le pendant de la prédilection pour Archie Elliot, et en conséquence elle s’en réjouit. Sûrement, il n’y avait là qu’un ridicule dont il ne fallait tirer aucune conclusion, car depuis qu’on lui avait ouvert les yeux, Sylvaine, hélas, voyait… Des détails d’abord inaperçus la frappaient, et l’idée de la vieille femme amoureuse d’un homme qui pouvait être son fils blessait ses plus intimes susceptibilités.

Soudain ses craintes se sentirent allégées, et elle vit avec une véritable satisfaction Mme Hurstmonceaux reprendre l’entretien avec Albéric et le mener avec impétuosité, prodiguant au jeune homme les compliments les plus vifs, auxquels Albéric semblait prendre un certain plaisir. Sylvaine aussi eut sa part de la bonne humeur de Mme Hurstmonceaux qui se déclara heureuse, tout à fait heureuse d’avoir ces chers enfants près d’elle, et fit les plus aimables projets pour rendre agréable le séjour de son neveu. Mais déjà pour Sylvaine, l’atmosphère n’était plus la même ; le calme enchanteur des derniers jours était évanoui. Quand Albéric lui donna le bonsoir, elle eut le sentiment d’un adieu, et les plaisanteries de Mme Hurstmonceaux sur la discrétion qu’il convient d’observer vis-à-vis des jeunes gens lui furent odieuses.

XVIII

Par discrétion, Sylvaine n’avait pas osé faire part à Mme Gascoyne de l’arrivée d’Albéric. Rakewood, toujours vigilant, l’engagea à l’en prévenir sans retard. Le billet de Sylvaine reçut une prompte réponse : les deux jeunes gens étaient conviés à venir prendre le lunch le dimanche suivant à Lowndes-Square.

Mme Hurstmonceaux, quand elle l’apprit, témoigna un peu d’humeur ; elle éprouvait à montrer Albéric un plaisir supérieur même à celui que la présence de Sylvaine à son côté lui avait procuré, et précisément il était dans ses projets de le mener ce jour-là chez Mme Lazarelli.