Mme Lazarelli accompagnait Mme Hurstmonceaux à Marienbad, et comme leur système consistait à s’entourer du plus grand nombre possible d’amis, l’espérance de trouver une recrue nouvelle dans Albéric était venue à Mme Lazarelli. Voyageant escortée par le neveu du colonel, Mme Hurstmonceaux se trouvait avoir une tenue impeccable, et ce dernier détail, par une contradiction singulière, tourmentait toujours ces dames. Mais il fallut remettre à une autre date la rencontre d’Albéric et de Mme Lazarelli, car l’acceptation de l’invitation de Mme Gascoyne ne souffrait pas de contre-ordre. En attendant, Mme Hurstmonceaux triomphait avec Albéric en face d’elle dans sa calèche et organisait les soirées d’une façon charmante, regrettant beaucoup que Sylvaine ne voulût pas se joindre aux parties, dîners au restaurant, théâtre et souper idem. Albéric, mis au courant par le colonel Blunt, tenait une conduite très habile et arrivait à contenter sa tante, tout en étant jugé aimable par tout le monde. Archie Elliot et lui étaient devenus sur l’heure d’excellents amis, et la pauvre Sylvaine se trouvait de fait aussi abandonnée qu’auparavant, non pas qu’Albéric fût moins affectueux pour elle, au contraire jamais il ne lui avait témoigné plus d’amitié fraternelle, et même, si elle l’eût permis, il l’aurait promue au rôle de confidente ; mais quelque chose dans l’attitude et le regard de Sylvaine l’arrêtait toujours à l’instant précis où il se préparait à lui raconter ses aventures plus ou moins palpitantes.

Sylvaine avait obtenu de Mme Hurstmonceaux la liberté d’assister de son côté le dimanche aux offices de la chapelle française. Le voisinage immédiat de Portman Square lui permettait de s’y rendre à pied ; elle trouvait une satisfaction sensible à entendre prêcher en français, et ainsi à oublier pendant quelques courts moments qu’elle vivait en pays étranger. La tristesse morne des rues solitaires lui serrait toujours le cœur ; mais, dès qu’elle tournait sous la voûte menant aux « Mews »[1], où se dérobe la pauvre et humble chapelle, vestige d’un temps où la foi catholique se cachait, la vue du vieux camelot vendant le Figaro et le Petit Journal, lui remontait le moral ; elle avait persuadé Albéric de l’accompagner, et pour lui être agréable il y avait consenti. Quand, par hasard, il lui arrivait de réfléchir cinq minutes, la situation de Sylvaine n’était pas sans l’inquiéter ; ce matin-là, le recueillement forcé du lieu l’y porta, et comme il avait l’imagination vive, il se la figura arrivant seule les autres dimanches dans cette chapelle si peu esthétique, où l’on chantait si mal, isolée au milieu de ces inconnus ; il eut la sensation par lui-même de ce que pouvait être le mal du pays et se résolut de questionner Sylvaine d’une façon plus serrée afin d’obtenir d’elle l’aveu de la vérité. Ce qu’il voyait de Mme Hurstmonceaux ne lui donnait guère l’impression qu’elle fût le chaperon idéal, et ce vieil homme aux yeux fixes, dont le cerveau lentement se ramollissait, lui parut une sinistre compagnie pour la jeunesse de Sylvaine ; enfin à défaut d’attention à la messe, il en donna beaucoup à sa cousine ; il la regardait, comme surpris de la trouver si gracieuse et charmante : c’était maintenant tout à fait une femme, et on lui avait fait une triste vie. Il se rappela les recommandations passionnées de leur grand’mère, le conjurant de veiller toujours sur Sylvaine ; il s’avoua n’y avoir guère obéi ; pour sa décharge il se dit que son âge ne l’y qualifiait pas, mais il se promit, à son retour en France, d’aller immédiatement à Escalquens, et de s’arranger afin que Sylvaine y vînt aussi sans délai. Elle avait besoin d’un changement et d’une liberté entière pour décider elle-même ce qu’elle voulait. Albéric était fort peu accessible aux considérations intéressées ; Sylvaine n’était pas dépourvue, et il jugea que les millions de Mme Hurstmonceaux lui procuraient peu d’agrément.

[1] Écuries (presque toutes les chapelles catholiques étaient enclavées dans des mews).

Le résultat de ces réflexions se fit jour à la sortie de la chapelle ; ils montèrent en hansom pour se rendre chez Mme Gascoyne, et, à la surprise de Sylvaine, Albéric lui demanda soudainement :

— Dis-moi, cousinette, est-ce que tu n’aurais pas plaisir à aller à Escalquens ? Parce que, je te l’avoue, cela m’ennuie furieusement de te laisser derrière moi ici, et je ne peux pas me prolonger jusqu’au jugement dernier chez le colonel Blunt.

Sylvaine répondit avec un sentiment que l’heure de parler franchement était venue :

— Oui, Albéric, j’aimerais beaucoup aller à Escalquens ; j’aimerais retourner en France.

— Je comprends ça… Alors la tante Hurstmonceaux ne te va pas ?

— Non… elle est bonne pour moi… mais… tu dois savoir… M. Rakewood, et Mme Gascoyne m’ont appris des choses si tristes…

Et les beaux yeux de Sylvaine se baissèrent.