— Je sais. — Albéric siffla. — Mon père a été très léger dans tout ceci, il n’a considéré que la question d’argent ; mais tu ne tiens pas à l’argent, toi, bichette ?

— Oh ! pas du tout, pas du tout, protesta Sylvaine avec ardeur.

— Il est certain qu’il n’y a pas que ça en ce monde ; on n’en avait pas beaucoup à Auteuil, et tu vivais comme un poisson dans l’eau. Dame ! je comprends ton étonnement… C’est un contraste de chez grand’mère Nohic à Mme Hurstmonceaux. Sais-tu que ça me chiffonne ? Veux-tu t’en revenir avec moi ?

— Mais, Albéric, ce n’est pas possible ; il me faut la permission de mon tuteur ; et puis, ajouta-t-elle plus facilement, comment puis-je laisser mon oncle dans l’état où il est ?

Pourtant Sylvaine savait fort bien qu’elle s’y résignerait, qu’il n’y avait pas entre elle et le colonel Hurstmonceaux un de ces liens qui attachent invinciblement ; son oncle lui inspirait surtout pitié, et, dans l’isolement dont elle souffrait, il lui était consolant de se croire nécessaire et secourable ; mais le malade lui faisait en même temps un peu peur : il faut une immense tendresse pour supporter le spectacle de la déchéance d’une créature humaine, et Sylvaine n’ignorait pas que l’idée fixe et principale du malheureux homme était qu’on lui donnât de l’alcool. Il lui parlait de moins en moins, quoique son visage s’éclairât toujours dès que Sylvaine paraissait ; aussi, fidèle à l’idée du devoir, elle était résolue à rendre au frère de sa bien-aimée grand’mère les soins dont elle eût certes souhaité qu’il fût entouré. Plusieurs fois, dans ses bons moments, le colonel Hurstmonceaux avait dit à Sylvaine :

— Vous prendrez bien soin du portrait de sister Mary, n’est-ce pas, darling ? Tous les souvenirs sont pour vous.

Et cette confiance l’avait profondément touchée ; cependant, si Albéric lui demandait de partir, elle ne pourrait pas résister.

Son visage dénota une émotion intense. Albéric fut remué aussi ; il éprouvait à l’égard de Sylvaine une jalousie purement fraternelle, mais elle le rendait très sensible à ce qui l’approchait. Mme Hurstmonceaux ne s’était pas mise en frais de moralité pour son neveu, elle s’était laissé voir au naturel ; Sylvaine ne devait pas rester sous son toit. Aussi Albéric, dans une impulsion violente, dit à Sylvaine en lui prenant la main :

— Sois tranquille, cousine, je te ramènerai en France. Je ne veux pas que tu restes ici… J’irai droit à Escalquens parler à mon père, et nous revenons te chercher. Ne te tourmente plus.

— Non, Albéric, je ne me tourmente plus.