— Ah ! tant mieux.

Et le joli visage de miss Holt étincela de gaieté ; du reste, elle était toujours gaie, débordante de vie, passionnée pour la tâche qu’elle avait entreprise, et trouvant la vie extrêmement amusante. Elle s’était fait une philosophie, assez triste dans ses conclusions, mais qui n’altérait en rien sa bonne humeur ; possédant un grand fonds de force physique, un cœur assez sec et des sens endormis, elle traversait l’existence avec un minimum de souffrance. Très piquante, assez coquette, elle aimait à plaire aux hommes et ne les craignait nullement ; elle se considérait comme absolument invulnérable.

La bêtise de la plupart des femmes, ainsi qu’elle l’exprimait, la stupéfiait ; la chasse au mari, les servitudes de la vie conjugale lui faisaient également horreur ; elle posait en principe que la conduite particulière d’une femme ne regarde qu’elle-même ; mais, tout en revendiquant cette liberté suprême, elle paraissait bien déterminée à n’en jamais user. Elle était fort populaire et avait une infinité d’amies et d’amis qu’elle recevait, soit chez elle le dimanche une fois par mois, soit à son club où elle conviait, pour venir causer en prenant une tasse de thé, tout homme dont la conversation lui plaisait. En somme, elle avait supprimé les devoirs de la vie et s’en vantait, trouvant à son égoïsme une moralité supérieure.

Le marquis Turatti qui n’ignorait pas que Mlle Charmoy passait pour l’héritière de madame Hurstmonceaux, et qui n’était pas indifférent à cet ordre de considération, déploya toutes ses amabilités, et dans le contentement nouveau où était Sylvaine, elle lui répondit avec une ouverture qui ne fut pas sans surprendre Rakewood, charmé cependant, car c’était lui qui avait eu la pensée de mettre Sylvaine et Turatti en présence. Avec Mme Gascoyne ils avaient décidé qu’il fallait la marier sans retard, parce qu’on pouvait légitimement s’inquiéter de ce que ferait Mme Hurstmonceaux une fois veuve, et se demander si ses dispositions à l’égard de Sylvaine resteraient les mêmes.

Le repas fini, Sylvaine se vit confisquée par Mme Gascoyne qui la retint à son côté, pendant que dans le fond du second salon Kathleen Caulfield, Nelly Holt, Albéric et le capitaine Gascoyne formaient un groupe animé. Miss Holt n’avait qu’un défaut réel aux yeux de Mme Gascoyne : elle se tenait mal, son attitude favorite consistant à croiser ses jambes l’une sur l’autre et à les entourer de ses bras en forme de corbeille. Elle y mettait de la grâce, mais enfin cette façon manquait de correction. Incidemment, Mme Gascoyne le fit remarquer à Sylvaine, mitigeant toutefois son appréciation par des éloges.

— Nelly a une foule de qualités ; elle est votre voisine, car elle demeure dans Queen Anne Street. Je souhaite que vous vous conveniez mutuellement ; elle pourra vous procurer des distractions selon vos goûts. Enfin, j’espère que l’hiver prochain votre existence sera mieux arrangée que maintenant. Je suis bien aise que vous ayez eu la visite de votre cousin, mais il m’a dit qu’il partait dans quelques jours. La date de votre installation à Reigate est-elle fixée ?

Sylvaine, ramenée par cette question à la réalité immédiate, dut avouer que rien n’était encore décidé.

— J’en parlerai à Rakewood ; le plus tôt vous irez à la campagne sera le mieux. J’espère beaucoup que vous aimerez Nelly ; car si elle vous plaît, vous pourriez l’inviter à passer quelque temps avec vous, et elle vous serait une très bonne compagnie. Venez causer avec elle.

Et Mme Gascoyne, se levant, conduisit Sylvaine vers les jeunes filles.

— Je vous rends Mlle Charmoy, que je vous avais enlevée.