Sylvaine se sentit coupable.
— Non, non, soyez sûr ; je ne voudrais pas faire du mal à l’oncle Robert.
— Ce ne serait pas bien, en effet… Rien, il me semble, ne vous empêche de prolonger votre séjour ici au moins quelques mois.
— Certainement, dit Sylvaine d’une voix faible.
Puis ils parlèrent de Mme Gascoyne, et Rakewood parut oublier ce que Sylvaine venait de lui dire.
XX
Albéric, le cœur gai, roulait dans son hansom. La pensée de Peg Lory l’occupait, et en même temps celle de Nelly Holt qui lui avait beaucoup plu. Albéric tenait toutes les femmes en affectueuse déconsidération, et le milieu où il avait vécu l’avait persuadé que toutes étaient accessibles. Sa moralité était non existante, et il envisageait presque comme une politesse de convier une femme à l’amour. La fréquentation quotidienne du colonel Blunt ne lui avait pas donné l’impression que les choses se passassent d’une façon différente du côté du détroit où il se trouvait momentanément.
Pendant ce genre de méditations, Albéric mettait soigneusement l’idée de Sylvaine à l’écart ; du reste depuis une heure, il se sentait très rassuré à son sujet. Evidemment Mme Gascoyne, sa sœur et sa nièce seraient une excellente société à Sylvaine en attendant qu’elle allât à Escalquens ; puis il réfléchissait qu’Escalquens n’était pas non plus un séjour folâtre, et qu’une jeune fille pourvue d’une très mince dot n’avait guère chance d’y rencontrer un épouseur ; tandis qu’à Londres, soutenue par des parentes bien placées, Sylvaine avait des probabilités sérieuses de trouver un bon parti… en tout cas, rien ne pressait ; et, s’il devait revenir à l’automne comme il en avait maintenant le projet, il fallait que Sylvaine y fût. Elle allait passer l’été seule avec son oncle ; il n’y avait donc aucune raison de se tourmenter. Les sollicitudes n’étaient nullement du goût d’Albéric ; il se hâta de les chasser, et de laisser son esprit s’égarer sur de plus agréables images. Il devait, le surlendemain, revoir miss Holt qui l’avait engagé à venir prendre le thé à son club ; Albéric ne pouvait tenir pour vraiment sérieuse et prude une jeune fille qui professait les théories qu’il lui avait entendu énoncer, qui vivait seule, et ne rendait compte de ses actions à qui que ce soit… En tout cas, elle était prodigieusement amusante.
Avant de se rendre chez miss Peg Lory, Albéric avait décidé de passer d’abord dans Charles Street, afin de s’assurer de la perfection irréprochable de sa tenue ; une coquetterie inusitée lui était venue, et le valet de chambre du colonel avait entrepris son éducation sur le point spécial de l’habillement. Comme il entrait dans le hall, il se croisa avec son hôte ; celui-ci, contre son habitude, avait l’air agité, et s’adressant à Albéric :
— Ah ! mon cher garçon, puisque vous voilà, passez donc un instant avec moi dans mon fumoir ; j’ai un service à vous demander.