Depuis quelque temps, bien des fois, Rakewood avait réfléchi que si, égoïstement, il n’avait pas mis toute sa fortune en viager, il aurait pu adopter Sylvaine, du moins savoir qu’à sa mort elle hériterait de lui, et se créer ainsi un puissant intérêt ; mais l’heure était passée, il ne pouvait plus rien. La tristesse de cette certitude lui creusa deux rides. Sylvaine essaya de le consoler.

— Vous êtes le meilleur de mes amis, dit-elle.

— Oui, chère enfant, vous n’en avez pas de meilleur ; je ne me doutais pas que mon cœur était aussi paternel ; je souhaite tant que la vie vous soit bonne, et voyez-vous, darling, l’important est de ne pas se tromper d’abord. Moi, dans ma jeunesse, je n’ai pensé qu’à moi-même, et quand j’ai aimé véritablement il était trop tard, hélas ! Et maintenant je suis abandonné. Il faut que vous agissiez avec beaucoup de sagesse, car votre position est difficile ; Mme Gascoyne et les Caulfield vous seront un grand appui ; tournez-vous bien vers elles, ce sont des personnes sûres qui jamais ne vous tromperont.

— Je le crois, répondit Sylvaine.

Puis, dans un besoin irrésistible de confidence, elle ajouta :

— Mais j’aimerais retourner en France… Avec mon cousin, nous avons parlé de mon retour en France.

— Avec votre cousin ? Comment peut-il décider ? Il est bien jeune.

— Oh ! pas si jeune, il a vingt-trois ans. Et puis, il doit parler à son père, qui est mon tuteur… Je ne crois pas m’habituer jamais ici.

Rakewood la regarda avec inquiétude ; le sérieux d’Albéric ne lui inspirait pas la moindre confiance. Cependant, il ne voulut pas décourager Sylvaine et se promit d’observer.

— Surtout cachez ces idées à Mme Hurstmonceaux, elle en serait peinée. Et votre oncle serait capable d’en avoir une seconde attaque.