Au jour, les choses ne lui parurent pas aussi simples. A vrai dire, il ne mettait pas en doute que Mme Duran ne souscrivît à la proposition qu’il lui ferait de venir travailler chez elle, mais il était moins tranquille sur la manière dont Sylvaine accepterait cet arrangement. Albéric, quoi qu’il fît, n’avait jamais aucun scrupule personnel ; il n’en était pas de même pour ce qui regardait Sylvaine, et la pensée de la troubler, de la froisser dans sa délicatesse, lui était excessivement déplaisante. Il regretta presque de s’être engagé si témérairement vis-à-vis de Mme Duran, d’autant qu’elle ne lui avait pas fait l’effet d’être femme à relever facilement d’une promesse. La nature particulière de sa proposition rendait quasi impossible de le demander, et Albéric se sentait beaucoup plus embarrassé qu’il ne voulait le paraître.

Après l’échange de banalités affectueuses qui tombèrent comme un glas sur le cœur de la pauvre Sylvaine, Albéric, s’armant d’aplomb, lui dit tout à coup, avec un air de fausse gaieté :

— Sais-tu, cousinette, que je crois avoir eu une bien bonne idée hier ?

— Laquelle ? demanda Sylvaine qui tremblait intérieurement.

— Tu te rappelles que j’ai toujours eu l’envie d’exposer ; les vraiment jolis modèles sont rares. Imagine-toi qu’il m’est venu l’inspiration de demander à la belle Mme Duran de me poser son buste, dont je ferai une Minerve idéale, et elle a été assez aimable pour y consentir… C’est un coup, ça !

— Mme Duran ? répéta Sylvaine, qui sentait toute vie défaillir en elle.

Et elle ajouta, se maîtrisant :

— Où donc l’as-tu vue ?

— Au fait, c’est vrai, tu n’es pas au courant.

Et, enchanté de trouver un sujet de discours, Albéric commença le récit plutôt revu et corrigé de son après-midi de la veille :