Mme Duran, comme il convenait à une personne aussi dans le train qu’elle l’était, passait son automne en visites à la campagne. On se l’arrachait, car sa présence garantissait l’acceptation des hommes les plus recherchés. La beauté de Mme Duran, la diversité magnifique de ses toilettes formaient un appoint sérieux d’attraction. M. Duran occupait l’arrière-plan avec beaucoup de dignité bonne enfant, et, dans un recul encore plus éloigné, les deux ravissantes fillettes du ménage avaient leur place dans le tableau. La belle Maud, malgré tant de triomphes qui la suivaient partout, n’était pas exempte de sérieuses préoccupations. Sans croire possible que le colonel Blunt tentât sérieusement de se dérober à son joug, et bien que le séjour qu’il faisait chez lui à Gowton Hall ne fût guère de nature à inspirer des inquiétudes quant à sa fidélité amoureuse, néanmoins, et en dépit des explications dont il avait été prodigue, Mme Duran avait trouvé fort mauvais qu’il n’eût pas tout quitté afin de venir la rejoindre à Hombourg. Elle y avait convié le jeune Gardonne, dans la seule intention d’alarmer la jalousie du colonel Blunt ; mais sa peine avait été perdue, et, de son côté Albéric s’était montré assez insensible à la présence des grands-ducs et princes dont Mme Duran faisait sa société quotidienne. Du reste, elle ne l’intéressait plus ; il avait, selon le désir qu’elle lui en avait exprimé, exécuté d’elle un médaillon à l’intention d’un souverain incognito ; puis l’œuvre achevée un beau matin, sans dire adieu, il avait repris le train de Paris. L’épisode demeurait pour lui sans importance, et l’intrigue ébauchée n’était pas même un souvenir. Il ne se disait pas que Mme Duran s’était moquée de lui ; il ne se disait rien du tout. Dans la longue galerie de ses éphémères conquêtes elle alla rejoindre d’autres images au fond du plus épais oubli. Sous ce rapport, la jeunesse de cœur d’Albéric était admirable ; il brûlait avec la plus parfaite sérénité l’idole qu’il avait adorée la veille, et sans qu’il lui en coûtât le plus léger sacrifice.
Mais surtout Mme Duran s’étonnait que depuis son retour à Londres le colonel Blunt ne fût pas immédiatement accouru ; elle tenait plus que jamais à ce que son empire sur lui fût dûment constaté. Déjà dans le clan masculin on lui avait parlé à mots pas couverts de son divorce possible, et elle-même, dans le tête-à-tête conjugal, jetait en l’esprit de son mari les premières semences d’une pensée de dévouement supérieur, lequel dans l’intérêt futur de leurs filles lui ferait accepter, à un moment donné, d’assumer des torts et rendre à sa femme, d’un accord secrètement consenti, la liberté qui pourrait la conduire à un mariage magnifique. Elle citait des exemples : celui du premier mari de la marquise de Lothair, qui avait généreusement abdiqué ses droits paternels afin que ses enfants profitassent de la situation élevée de leur mère ; depuis la mort de celle-ci, il était lui-même fréquemment l’hôte du marquis, et ses filles étaient appelées à des établissements de premier ordre ! Ces raisonnements avaient beaucoup d’effet sur Harry Duran, mais à leur efficacité réelle le colonel Blunt était indispensable. La bellissime Maud, si encensée qu’elle fût, connaissait fort bien la valeur marchande de chacun et savait que, même pour les quasi-déesses, le mari très riche, très honorable, est toujours laborieux à trouver. Elle avait, il est vrai, avec beaucoup de prévoyance mis à profit son séjour chez la vieille duchesse de Purbeck, où elle villégiaturait depuis une quinzaine, pour inspirer une passion extravagante au propre petit-fils de la duchesse, garçon de vingt ans et héritier présomptif ; mais tout en ayant une confiance justifiée dans son pouvoir de séduction Mme Duran ne se dissimulait pas qu’il y aurait d’énormes difficultés à surmonter avant d’arriver à amener le jeune lord à lui proposer le mariage. Il parlait couramment de l’enlever, le lui offrait avec enthousiasme ; mais elle n’avait qu’une médiocre confiance dans le résultat qui en suivrait et elle n’aimait pas le scandale inutile. D’autre part, sans avoir l’air d’y toucher, la vieille duchesse, qui voyait toujours fort clair à ce qui se passait autour d’elle, avait laissé tomber quelques avertissements bienveillants, tous marqués au coin de la plus extrême indulgence, mais aussi de la sagesse la plus rassise, exhortant indirectement sa jeune amie à ne pas perdre le sens pratique de l’existence.
— J’ai vu d’admirables créatures faire de ridicules naufrages, avait-elle dit ; il leur avait manqué une amie d’expérience pour les avertir à temps.
Mme Duran s’était jetée en pleurant dans les bras de la duchesse, qui lui avait promis son appui, et tacitement elles s’étaient comprises.
La duchesse de Purbeck comptait parmi les protectrices notoires d’Archie Elliot, et, précisément trois jours après s’être rencontré chez Mme Hurstmonceaux avec le colonel Blunt, il vint passer les quarante-huit heures de fin de semaine à Purbeck. Il fut enchanté d’y trouver encore Mme Duran et s’empressa de lui donner des nouvelles du colonel Blunt ; il le fit sans réticences et ne lui cacha pas qu’il lui était venu à la pensée que ce cher Cecil avait peut-être la velléité de se remarier et que miss Charmoy l’intéressait beaucoup.
— Du reste, avait ajouté négligemment Archie Elliot en montrant ses belles dents, notre excellente Mme Hurstmonceaux a l’air de le croire aussi. Cecil Blunt se range, Cecil Blunt se fait garder par sa sœur.
Puis, se penchant confidentiel vers Mme Duran :
— Je vois que vous avez jeté l’hameçon sur un bien plus gros poisson.
Mme Duran prit l’air indigné qui convenait à l’innocence dont elle faisait profession et, voulant rendre immédiatement le tic pour le tac, répondit :
— Mais je croyais, moi, que c’était vous qui étiez amoureux de miss Charmoy, méchant garçon !