— Moi ? Je ne suis amoureux que de mon art.

— Ah ! comme vous avez raison ! C’est comme moi, je ne suis amoureuse que de Harry.

— Je vous en félicite, c’est lui qui vous a encore donné cette bague magnifique que je ne connaissais pas ?

— Non, c’est moi qui me la suis achetée.

— Chère créature, vous faites donc des économies ?

— C’est indispensable, vous le savez aussi bien que moi.

Et tous deux, souriants, en étaient restés là.

Archie Elliot croyait avoir porté un coup droit au colonel Blunt et entravé pour longtemps ses entreprises matrimoniales ; autant qu’il pouvait ressentir de tendresse, Archie Elliot en éprouvait pour Sylvaine ; du moins il en était jaloux, tenait à ce qu’elle demeurât isolée et croyait certain qu’à un moment donné il arriverait à toucher son cœur. Seule, parmi les femmes dont il était entouré, elle semblait indifférente : il voulait en être préféré ; il la devinait si vulnérable à une affection qui paraîtrait sincère et désintéressée ! Il fallait arriver à ce que Mme Hurstmonceaux elle-même lui offrît sa nièce. Ce mariage serait pour lui un véritable triomphe ; mais pour y parvenir il était de toute importance de n’avoir point de rivaux, surtout un homme comme le colonel Blunt, qui nécessairement, au jugement de Mme Hurstmonceaux, devait réaliser le mari idéal.

Mme Duran, ses villégiatures finies, réintégra sa maison de Sloane Street, et le colonel Blunt en fut avisé par la plus gracieuse missive. Au lieu de la scène de récriminations et de larmes qu’il attendait, il se vit accueilli avec une douceur parfaite, une humilité tendre, et l’acceptation indiscutée de toutes ses raisons et de toutes ses excuses. Même l’installation chez lui de sa sœur fut grandement approuvée. Quelle que fût la fatuité naturelle du colonel Blunt, gâté par le facile succès, il ne se dissimula pas qu’une attitude si inattendue était un peu alarmante, et allait rendre beaucoup plus difficile l’émancipation qu’il souhaitait si vivement ; mais tout aussi bien que Mme Duran il savait cacher sa pensée, et il se montra si cordialement familier et affectueux, englobant mari et enfants dans sa bienveillance, que les craintes de la belle Maud se trouvèrent presque entièrement dissipées. Cependant elle résolut de continuer à agir avec une sage prudence : l’enjeu valait la patience. Elle eut soin d’éviter tout ce qui aurait pu sembler vouloir s’imposer et revendiquer des droits… L’excellente duchesse, tout en philosophant, lui avait théoriquement développé quelques-unes de ses vues, concernant l’irrésistible empire de la faiblesse sur les hommes dont l’amour-propre est le sentiment dominant. Le colonel Blunt n’était pas insensible, et la douceur de son amie l’embarrassa beaucoup plus que ne l’auraient fait les reproches. Il se sentait désarmé et mal à l’aise devant cette femme, dont sa courtoisie innée le faisait se regarder comme l’obligé. Elle était infiniment belle, et lui avait procuré l’orgueil, presque public, d’une préférence affichée. Il pensa qu’il convenait d’agir vis-à-vis d’elle avec les plus grands égards, et se promit de se montrer assez généreux pour échapper entièrement au reproche d’ingratitude. Il sortit de chez Mme Duran dans une disposition d’esprit très agréable en ce qu’elle exaltait la confiance qu’il avait en lui-même. Il jugea qu’il pouvait légitimement prétendre à tout. Quel orgueil ce serait pour lui de montrer au monde comme sa femme une créature telle que Sylvaine ! Sûrement il l’obtiendrait ; il en arrivait presque à imaginer que dans son dévouement à sa personne Mme Duran l’y aiderait, et, dans un élan d’attendrissement vaniteux, il se promit de lui demander, comme une dernière marque d’affection, de ne pas se mettre entre lui et son bonheur.

XXX