— Vous êtes tout à fait bonne, répondit Sylvaine ; mais j’aime mieux, je vous assure, être seule ce soir ; je penserai à l’année dernière.
Kathleen s’était assise devant le feu, et le reflet du foyer jouait sur son visage au teint mat ; avec ses yeux brillants, ses cheveux sombres, l’élégance de son long cou, elle était fort belle. Sylvaine l’admirait ; la froideur même de Kathleen lui plaisait, d’autant qu’elle avait le plus beau sourire et dans toute sa personne quelque chose de conquérant ; elle était comme l’incarnation d’une race pondérée et forte ; elle faisait l’effet d’un animal de pur sang, capable des plus grands efforts et d’une résistance extrême. Sur tous les sujets elle parlait avec décision, et chez elle l’hésitation ne paraissait pas exister. Sylvaine, et elle le lui disait en riant, lui faisait l’effet d’un « kitten » qu’on doit tenir dans les bras et caresser ; elle l’aimait plus qu’elle ne s’en serait crue capable, et souhaitait avec une absolue sincérité le bonheur de sa jeune cousine.
Tout en tendant vers la flamme ses belles mains un peu grandes, mais si aristocratiques, et couvertes de bagues, Kathleen dit :
— J’espère, Sylvaine, que l’année prochaine, dans des conditions de vie plus favorables, vous vous souviendrez de cette soirée-ci avec amitié ; vous ne finirez pas une autre année ici.
— Qui sait ? répondit timidement Sylvaine.
— Vous devez vouloir qu’il en soit autrement ; vous êtes faite pour vous marier et je compte que d’ici douze mois vous serez une femme heureuse.
— Et vous, Kathleen, pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Vous êtes si belle !
— Petite flatteuse ! Mais j’admets que je ne sois pas un monstre ; seulement je ne suis pas faite du tout pour le mariage, je déteste souffrir. Je ne veux pas vous dégoûter, et du reste on ne dégoûte pas ceux qui ont une vocation, mais la vie des femmes mariées est une succession de tribulations. J’ai eu un exemple probant sous les yeux, et ceci depuis que je me rappelle, mais rien n’a corrigé maman. Elle me prêche le mariage tous les jours, sans le moindre espoir du reste de me convaincre ; c’est pour obéir à sa conscience, comme lorsqu’elle me faisait réciter le catéchisme.
— Votre mère est heureuse de vous avoir, Kathleen ; ma grand’mère aussi eût été bien seule sans moi… quand nous serons vieilles…
— Je préfère carrément vieillir en égoïste ; à mon sens, c’est beaucoup moins triste ; mais je parle pour moi, et je vous souhaite de devenir une grand’mère respectée… Vieillir comme Mme Hurstmonceaux, en se cramponnant à sa jeunesse disparue, voilà qui est affligeant pour le spectateur ; car soyez sûre que Mme Hurstmonceaux est enchantée de sa propre personne. Où dîne-t-elle ce soir, cette vieille folle ?