Ce fut, après cette course à travers la campagne épanouie, une surprise étrange que de voir surgir les premiers faubourgs à maisons basses, aux rues alignées et navrantes dans leur médiocrité… Le monstre fumant et grouillant peu à peu apparaissait, et Mme Delaroute, curieuse et étonnée, le contemplait.

La nuit arrivait tout à fait quand le train traversa la Tamise ; elles purent un moment, comme à vol d’oiseau, plonger sur la grande Cité, dont les artères sillonnées se découvraient, dont la masse imposante et compacte se détachait au-dessus du fleuve. Les lumières couraient avec une rapidité vertigineuse ; un murmure sourd, quelque chose d’intense montait de la fourmilière humaine que surplombaient des nuages lourds de fumée ; une odeur étrange flottait dans l’air.

L’entrée du train dans la gare de Charing Cross retentit formidable sous la coupole vitrée et, dans une extraordinaire confusion apparente, de voitures paraissant sortir de terre, de bagages déchargés, de facteurs se bousculant, Mme Delaroute et Sylvaine, un peu effarées, se trouvèrent sur le quai encombré. A travers la cohue, rapidement, en mouvements secs, un petit homme net, propre, imberbe, vêtu d’un pantalon clair et d’un chapeau melon, qui avait guetté la descente des voyageurs, se précipita vers elles, se découvrit et d’une voix un peu hésitante demanda, en présentant une lettre à Sylvaine :

— Miss Charmoy ?

— Oui.

Tremblante, Sylvaine prit l’enveloppe d’épais papier et l’ouvrit. Quelques lignes de sa tante lui apprenaient que, dînant en ville ce soir-là, elle ne pouvait venir à sa rencontre, mais lui souhaitait la bienvenue et la confiait à Forster, le valet de chambre du colonel, qui les piloterait : on n’avait qu’à s’en remettre à lui. Mme Delaroute, ayant reçu communication du contenu du billet, s’en déclara un peu étonnée ; mais néanmoins, avec d’abondantes recommandations données dans un français imperturbable, remit les pièces dont elle était détentrice. Cela fait, Sylvaine lui dit :

— Nous n’avons plus qu’à nous en aller ; il paraît que la voiture nous attend.

— C’est bon, allons.

Mme Delaroute se sentait ahurie de s’être vu enlever son sac, et les gestes brefs du correct M. Forster l’étonnaient. Rapidement il fit signe à un coupé de maître, qui se détacha du fouillis inextricable des véhicules et s’approcha du quai. A voix basse, Sylvaine fut priée par son guide d’y monter ; Mme Delaroute l’y suivit et avec fracas la voiture s’ébranla, ralentit un peu devant le policeman qui pointait, et à un mot égal plongea dans le cœur de la ville. Ce fut d’abord la traversée de Leicester-Square avec ses music-halls illuminés d’une façon criarde, ce qui donna immédiatement et pour toujours à Mme Delaroute l’idée qu’à Londres il n’y avait que des théâtres et que la foule grouillait habituellement au dehors, noire et pressée. Après la flambée des devantures des salles de spectacles, ce fut la course à travers Regent’s Street, aux maisons basses, sans noblesse, toutes les boutiques déjà closes et une grande tristesse flottant dans l’atmosphère. Puis enfin l’arrivée dans le square, vaste, silencieux, entouré de toutes ses habitations énigmatiques, aux fenêtres muettes. La voiture stoppa, le cœur de Sylvaine battit et elle n’eut que la force de dire : « Mon Dieu ! »

La porte de la maison s’était ouverte comme par enchantement, découvrant un hall brillamment éclairé, et d’un pas rapide un valet de pied magnifique descendait les marches de pierre, s’approchait du coupé et en ouvrait dignement la porte. Sylvaine et Mme Delaroute descendirent silencieuses, obéissant au geste qui les guidait, et se trouvèrent tout à coup dans ce hall, entourées de trois visages graves et impassibles, pendant qu’un quatrième personnage, venu du fond, s’avançait vers elles, saluait majestueusement, les requérait de consentir à monter l’escalier où il les précéda lentement et avec une eurythmie silencieuse les introduisait dans un salon où Sylvaine, troublée, ne distingua rien d’abord ; puis se trouva soudain enveloppée dans les bras d’une petite femme courte et grosse, ruisselante de satin, étincelante de diamants, aux cheveux lavés au henné, au visage peint avec surcharge, et qui lui disait d’une voix cordiale :