— Oncle Robert, dit-elle, c’est moi.

Le son de sa voix agit comme une pile électrique. Le colonel ouvrit les yeux et regarda autour de lui avec une expression d’indicible angoisse. Puis, immobilisant ses regards sur le visage de Sylvaine, il dit très distinctement :

— O sœur Mary, c’est vous ? Comme vous avez l’air jeune, darling ! Vous ne m’avez donc pas oublié ?

— Non, non… balbutia Sylvaine.

— Pourquoi ne veniez-vous pas ? J’ai encore fait une folie, Mary ; mais, sœur, vous êtes là, vous plaiderez pour moi… je suis plus tranquille… oui, beaucoup plus tranquille… Mary…

Et la main presque inerte se crispa sur la petite main de Sylvaine. De grosses larmes chaudes mouillèrent la main du mourant… Il rouvrit les yeux comme surpris… la pression devint plus forte… puis soudain doucement se relâcha… La tête ne bougea pas, mais trois fois, à courts intervalles, le souffle passa entre les lèvres entr’ouvertes… et puis le calme parfait se fit… pour jamais.

XXXIII

Mme Caulfield avait voulu emmener Sylvaine, mais celle-ci demanda à rester chez Nelly Holt pendant quelques jours encore. Elle trouvait dans ce petit logis si clos une sorte de solitude calme qui l’apaisait et s’y sentait extraordinairement à l’abri. Puis, Nelly parlait peu et ne lui demandait aucun effort, et, dans le désarroi d’esprit de Sylvaine, la paix semblait le bien principal. Lentement, comme une plante vivace que l’orage a couchée sans la briser, elle se relevait du choc moral qu’elle avait reçu. M. Gardonne et Albéric avaient annoncé leur arrivée, afin d’assister à l’enterrement du colonel Hurstmonceaux ; Sylvaine se voyait maintenant affranchie de tous les liens imaginaires qui l’avaient attachée à une place fixe. Elle essayait de tout son cœur de pleurer son oncle, mais le regret lui était impossible. Elle l’aimait, elle ne l’oublierait pas, elle était heureuse d’avoir consolé ses derniers moments et l’associait pour toujours au souvenir de sa grand’mère.

Le colonel Hurstmonceaux, dans un testament très régulier, avait laissé à Sylvaine sans aucune réserve tout ce qui lui était personnel, c’est-à-dire beaucoup de souvenirs de famille, de bijoux anciens, dont Mme Hurstmonceaux n’avait jamais eu connaissance ; plus, une somme d’environ soixante-quinze mille francs, résultat de bons placements effectués depuis son mariage avec les épaves de son ancienne fortune. Sylvaine se réjouissait d’être plus riche, pensant que l’argent aplanirait bien des obstacles… Albéric avait des goûts simples ; la vie pourrait être bonne et sûre à Escalquens ; il était venu à Sylvaine comme une nausée du luxe, et la simplicité de Nelly Holt, qui n’avait dans son existence rien de factice, l’attirait : c’était ainsi qu’elle souhaitait vivre, donnant aux choses du cœur la place prépondérante que Nelly attribuait à celles de l’esprit.

Le colonel Blunt et le solicitor de la famille étaient les exécuteurs testamentaires du colonel Hurstmonceaux ; ils avaient pris momentanément la direction de la maison de Portman Square que les circonstances laissaient sans maîtres. Mme Hurstmonceaux, après avoir été quelques heures en danger, allait mieux, et sir Hugh Marner répondait de sa guérison, mais le calme absolu était indispensable ; elle ignorait donc son veuvage et tous les événements extérieurs. On avait transporté chez Mme Caulfield les effets de Sylvaine, en attendant la décision qu’elle prendrait d’accord avec son tuteur.