Non sans un peu de répugnance, Sylvaine avait consenti à recevoir le colonel Blunt et sa sœur ; celui-ci l’avait conjurée de lui exprimer ses désirs. Pouvait-il quoi que ce soit pour lui être agréable ? Il obtint, ainsi que miss Neville, la permission de revenir ; mais ni l’un ni l’autre ne firent de questions sur les causes de son départ de Portman Square.

Sylvaine avait l’intuition d’être toute proche d’une crise définitive dans sa vie. L’esprit et le cœur lourds d’espérances confuses, elle aurait voulu que Nelly lui parlât de l’avenir ; mais Nelly semblait y répugner. Si, au reçu de ses lettres de France, Sylvaine lui en lisait quelques passages, l’autre demeurait silencieuse, le sourcil froncé, évidemment préoccupée…

L’avant-veille du jour où les messieurs Gardonne devaient arriver, les jeunes filles, chacune un livre à la main, s’étaient établies pour passer la soirée, Sylvaine distraite et cherchant dans le feu le mirage de ce qui l’attendait. Tout à coup Nelly posa son livre et d’un air résolu se rapprocha de Sylvaine ; leurs fauteuils d’osier se touchaient presque, mais toutes deux regardaient le foyer. Sylvaine eut le pressentiment d’une souffrance et sans savoir pourquoi, frémit. D’une voix qui se maîtrisait, Nelly dit très bas :

— Sylvaine, je vais vous faire une confession bien douloureuse, mais je vous la dois ; j’ai lutté et j’ai compris que je vous devais la vérité… La vérité est parfois bien cruelle…

— Oh ! Nelly, puis-je vous aider ? demanda Sylvaine, émue de l’intonation qui trahissait une détresse évidente.

— Merci ; personne ne peut m’aider, je saurai me suffire… Vous savez, Sylvaine, que j’ai toujours eu confiance en moi-même : je me jugeais au-dessus des tentations et des passions.

… Je me trompais…

Et d’un mouvement rapide elle fit faire volte-face à son fauteuil et tourna son visage vers Sylvaine.

Une lumière instantanée traversa l’esprit de Sylvaine… Elle ne dit qu’un mot :

— Albéric ?