Nelly se laissa glisser à terre et s’assit, les deux mains jointes enserrant ses genoux relevés.

— Oui… Albéric… Sylvaine, il n’est pas digne de vous… il faut vous éclairer. Je ne puis vous expliquer ce qui est arrivé, car je ne le comprends pas moi-même… J’ai connu ce que je ne croyais jamais connaître, une sorte de folie… folie si forte que j’ai cru m’en affranchir en y cédant… Vous savez que je n’accepte pas les servitudes qu’on impose aux femmes… J’ai agi délibérément… Lui, il ne comprend la vie que pour ces amours passagères… Toute ma force m’avait abandonnée… J’étais ivre… volontairement ivre… Depuis, j’avais fait dans mon existence la part de cet égarement d’une heure… qui ne nuisait à personne… Je croyais pouvoir l’oublier… mais… mais… Oh ! Sylvaine, comment vous l’apprendre ? Une autre vie est en moi…

Il y eut un très long silence ; puis, réalisant peu à peu cette révélation inouïe, Sylvaine éclata en sanglots.

Nelly, le visage sec, continuait à regarder le feu.

— Il faut maintenant m’entendre jusqu’à la fin… Il ne sait rien… Je ne veux pas qu’il sache rien.

— Oh ! Nelly, il vous épousera, il vous épousera ! dit passionnément Sylvaine.

— L’épouser ! épouser un être que je méprise, un homme sans volonté, sans but dans sa vie, un misérable esclave de ses sens ! Jamais… jamais ! vous entendez ? J’ai hésité ; j’ai d’abord pensé à revendiquer tout haut ma liberté… j’ai compris que l’heure n’est pas encore venue… Je vais aller aux Etats-Unis… J’en reviendrai au temps voulu. J’ai assez d’argent pour vivre un an et plus sans travailler… on a l’habitude de mon indépendance ; je placerai l’enfant là où on l’élèvera bien… Et plus tard, quand ma situation sera indépendante, je le prendrai avec moi… je n’ai aucune peur… et si vraiment l’amour m’avait entraînée je n’aurais honte de rien… mais je reconnais ma bassesse… et la sienne…

— Pauvre, pauvre Nelly !

— A votre égard, Sylvaine, j’ai cru ne pas avoir le droit de me taire. Vous auriez agi dans l’ignorance ; maintenant vous savez… Mais, ne l’oubliez pas, vous êtes seule au monde à savoir…

— Oh ! Nelly, jamais… jamais un mot. Mais, Nelly, s’il vous aime ?