— Oui, j’ai des idées noires ; il fallait t’arranger pour me faire épouser Sylvaine.
— Tu en épouseras une autre.
— Non, avec mon caractère je n’épouserai jamais quelqu’un que je ne connais pas. Je suis comme Jocrisse.
— Eh bien ! épouse Sylvaine, elle n’est pas mariée. Son engouement pour les Anglaises ne durera pas toujours. Qui nous empêche d’aller à Cannes ? La santé de ta mère s’en trouverait à merveille.
Mais avant d’avoir pu donner à ce mirifique projet une forme précise, M. Gardonne reçut de Mme Gascoyne une lettre dont la lecture le laissa abasourdi. Mme Gascoyne lui apprenait la demande en mariage du colonel Blunt, et l’intention où était Sylvaine de la prendre en très sérieuse considération ; elle avait demandé pour réfléchir une quinzaine de jours que le colonel Blunt, avec un tact parfait, emploierait à une croisière sur le yacht d’un de ses amis. Sylvaine aurait ainsi toute liberté pour envisager l’avenir, et Mme Gascoyne ajoutait qu’il serait peut-être correct que le tuteur et oncle de Sylvaine vînt en cette circonstance importante lui apporter le concours de ses conseils et de son appui. Elle ne doutait du reste pas une minute de l’extrême satisfaction avec laquelle M. Gardonne accueillerait la perspective d’un établissement si avantageux pour sa pupille, et Mme Gascoyne, afin de l’y encourager, ajoutait deux pages d’éloges sur le colonel Blunt, suivies d’explications techniques concernant sa magnifique fortune.
Le pauvre M. Gardonne, à qui cette lettre avait été apportée de bon matin dans son cabinet de toilette, lisait et relisait la belle écriture nette de Mme Gascoyne. Mais au lieu d’être heureux et satisfait comme apparemment il l’aurait dû, le tuteur de Sylvaine éprouvait un vrai chagrin, chagrin qui allait jusqu’à lui mettre des larmes au bord des paupières… l’enfant était perdue pour eux, perdue sans retour. Il comprit seulement alors combien il eût été heureux de faire de Sylvaine la femme de son fils ; combien ce projet familial si simple, si facile d’exécution quelques mois plus tôt, lui avait tenu au cœur… Puis, il se demanda avec une réelle anxiété comment Albéric prendrait cette nouvelle, et l’émotion que provoqua cette pensée fut cause qu’en se rasant il se coupa deux fois, et, en conséquence parut devant sa femme avec des balafres de taffetas noir sur le visage. Il fut bien aise de la petite agitation que son aspect occasionna, et qui différa de quelques instants les interrogations de Mme Gardonne. Elle était encore au lit, mais elle avait la louable habitude de se faire apporter le courrier et d’en examiner soigneusement l’extérieur. Elle précisa donc immédiatement sa question.
— Qui est-ce qui t’écrit de Cannes ? Ce n’est pas Sylvaine… Elle n’est pas malade au moins ?
La mine assombrie de son mari avait donné soudain cette idée à Mme Gardonne.
— Oh ! non, elle n’est pas malade, répondit M. Gardonne avec amertume.
— Qu’est-ce qu’elle a ?