Sylvaine l’écoutait, secrètement jalouse, un peu farouche, se disant que son lourd secret à elle, personne ne l’entendrait jamais, personne ne pourrait la plaindre. Nelly ? Sans cesse ce nom lui revenait à l’esprit. Elle lisait dans le Satchel, le journal dont miss Holt était l’assidue collaboratrice, les lettres brillantes que celle-ci expédiait des Etats-Unis. Comment était-il possible qu’elle pût écrire ainsi, avec une telle liberté d’esprit ? Elle était maintenant à San-Francisco dont elle se montrait enthousiasmée. Mme Caulfield et Mme Gascoyne la lisaient avec grand intérêt, et son nom revenait souvent dans leur entretien. Mme Gascoyne regardait alors Sylvaine dont l’attitude la confirmait dans ses suppositions. Elle avait elle-même écrit à Nelly, et attendait avec quelque impatience sa réponse, mais il fallait le temps, et puisque Sylvaine se mariait, la chose perdait son importance.

Un soir, en rentrant à l’hôtel, par une de ces fins de journée du Midi dont le charme est si subtil, Sylvaine marchant seule sur le joli chemin solitaire ressentit tout à coup un désespoir violent. Elle regarda le couchant, les montagnes violettes ; au loin, elle respira les aromes délicieux que le vent apportait, et son cœur se gonfla à éclater. Elle pleura, non à sanglots, mais des larmes chaudes qui lui brûlaient les joues, et elle eut d’elle-même une pitié infinie. La terreur de sa décision l’étreignait ; mais que faire ? Quel choix lui était laissé ? Au moins, elle serait aimée, protégée ; au moins, elle occuperait la première place dans un cœur. Miss Neville, Mme Caulfield s’étaient consolées de déceptions cuisantes et goûtaient la vie ; elle ferait de même. Ce qui lui était mauvais, c’était cette indécision ; elle y mettrait un terme ; elle l’annoncerait ce jour même à Mme Caulfield. Elle essuya ses larmes, cueillit à une haie une branche de romarin et, triste, mais résolue, d’un pas ferme, continua sa route.

Mme Caulfield, qui rentrait toujours de bonne heure, était étendue dans sa chambre. Il y régnait une odeur pénétrante de roses et de violettes ; un joli feu de bois clair brûlait gaiement, et par les fenêtres sans rideaux on voyait le ciel pourpre, pâlissant devant la nuit qui approchait. A l’apparition de Sylvaine, Mme Caulfield s’écria :

— Oh ! Sylvaine, j’ai une nouvelle bien surprenante ; du reste, il y a aussi une lettre pour vous. C’est Nelly, Nelly qui se marie. Imaginez-vous un événement aussi extraordinaire ? Que va dire Gladys ?… Mais… mais… qu’est-ce que vous avez, Sylvaine ?

Et, vivement, Mme Caulfield se leva de sa chaise longue pour soutenir Sylvaine, qui s’était laissée tomber sur un fauteuil et paraissait défaillir. Très effrayée, Mme Caulfield courut ouvrir la porte et appeler sa femme de chambre, logée de l’autre côté du couloir :

— Jones, venez vite, venez tout de suite.

Jones, une personne modèle, répondit instantanément à l’appel ; mais déjà Sylvaine se surmontait et essayait d’expliquer son malaise.

— J’ai marché très vite, j’ai eu un étourdissement, je crois.

Mais Jones ayant été dérangée, il fallut passer par le cérémonial qui accompagnait invariablement les faiblesses de Mme Caulfield : boire du sel volatil, respirer du vinaigre aromatique, défaire son corsage. Sylvaine se soumit ; Mme Caulfield la regardait anxieuse, pleine de sympathie ; mais Jones assura que miss Charmoy se remettait parfaitement et qu’elle avait dû recevoir un coup de soleil ; le soleil de mars est terrible dans le Midi.

Sylvaine accepta aussitôt cette explication, et crut se rappeler avoir négligé d’ouvrir son ombrelle.