Elle avait réfléchi qu’il ne fallait pas donner à d’autres le soupçon que le mariage de Nelly pût l’influencer. Rakewood avait pensé que l’idée du retour du colonel Blunt suffisait pour expliquer l’énervement de Sylvaine. Cette idée le troublait, lui aussi… elle était si jeune, si innocente… il ne se sentait plus si certain qu’un pareil mariage ne fût pas une profanation… il avait de Blunt une jalousie secrète qu’il n’aurait pas éprouvée pour un homme jeune… Pendant tout le dîner il fut distrait, et écouta à peine les considérations de Mme Caulfield sur le mariage de Nelly, dont elle ne revenait pas, répétant à satiété :
— Mais c’est Kathleen qui sera surprise.
Après une nuit sans sommeil, mais durant laquelle Sylvaine n’aurait pas voulu perdre un instant le sentiment, tant la vie lui semblait bonne, elle se décida à agir sans retard… il ne fallait pas tromper plus longtemps le colonel Blunt… Déjà il lui semblait étrange et impossible qu’elle eût pu imaginer jamais être sa femme… A peine pensait-elle à Nelly maintenant ; Nelly paraissait appartenir à un monde autre : aucun lien ne pouvait la rattacher à Albéric.
Souvent, surtout depuis le départ de Kathleen, Rakewood, le matin, faisait demander à Sylvaine de sortir avec lui avant le déjeuner et ce jour-là, dès neuf heures, il lui en fit transmettre la proposition, aussitôt acceptée.
Ils s’acheminèrent, ainsi que Rakewood le préférait, du côté de la campagne tout embaumée et rayonnante par cette matinée de printemps. Sylvaine, dans un costume de laine grise, était comme un printemps vivant ; ses yeux de pervenche brillaient comme une pierre précieuse. Rakewood lui dit :
— Comme vous êtes jeune, Sylvaine !
Il y avait quelque chose de si ému dans sa voix qu’elle répondit aussitôt :
— Vous jugez, n’est-ce pas, que je suis encore libre ?
Etonné, il dit avec décision :
— Absolument. Une femme est libre jusqu’au pied de l’autel. Si vous avez peur, Sylvaine, n’allez pas plus loin. Tenez, venez vous asseoir là avec moi, et causons.