— Parfaitement.

De petite taille, les cheveux clairsemés, les traits d’une joliesse enfantine, le colonel Cecil Blunt, admirablement soigné, avait l’air fort distingué ; c’était un viveur enragé, souffrant cruellement de l’asthme, mais marchant quand même, et dépensant à dissimuler ses souffrances physiques une véritable somme d’héroïsme. Il parlait ordinairement assez bas, par petites phrases courtes et hachées, afin de ménager sa respiration. Sa vie avait présenté toutes les irrégularités imaginables ; mais il était possesseur d’une très grosse et solide fortune, ce qui disposait à l’indulgence en sa faveur. Il s’était toujours moqué de l’opinion publique ; depuis vingt ans, il était séparé de sa femme, qui ne cachait guère ses amants ; mais comme elle les prenait dans le plus grand monde et s’était longtemps affichée avec un prince de la maison royale, le colonel Cecil Blunt éprouvait un secret orgueil de celle qui portait son nom ; elle avait été ravissante, conservait des restes de beauté, et son mari lui servait une très généreuse pension ; on disait même qu’il allait parfois lui rendre visite. Il avait eu des liaisons notoires, mais principalement dans le monde des actrices, la rampe exerçant sur lui une étrange fascination et les sujets excentriques surtout l’enthousiasmant. Il avait entrepris d’extraordinaires voyages avec d’extraordinaires personnes ; maintenant, absolument obligé de se ménager un peu, il s’était relativement assagi et venait beaucoup chez lady Longarey, où il rencontrait familièrement et commodément la jolie Mme Duran, une beauté nouvelle qui prenait grand essor, ce à quoi le colonel Cecil l’aidait. Cette jolie femme avait pour mari un garçon bête et vaniteux, joueur émérite de tennis, confiant en lui-même, ébloui d’être invité dans de grandes maisons et d’entendre louer sa femme. Celle-ci le menait à son gré ; des moralistes auraient pu trouver à redire à l’attitude de M. Henry Duran ; mais les moralistes restent chez eux et font bien.

Mme Hurstmonceaux, qui était serviable, invitait très fréquemment les Duran, et non moins souvent le colonel Cecil Blunt. Comme il n’était pas délicat dans ses sentiments, il aimait assez à lui rappeler le temps où elle était Mme Green et même celui où elle ne l’était pas. Mme Hurstmonceaux, non seulement ne s’en fâchait jamais, mais s’en amusait, sa délicatesse aussi étant tout à fait relative.

Cependant, comme confusément Mme Hurstmonceaux réalisait que le colonel Cecil Blunt la tenait en petite estime, quand elle eut fini de marquer ce qu’elle gagnait elle lui dit, d’une voix importante :

— Vous savez, colonel Blunt, que ma nièce est arrivée ?

— D’où ? De Gibraltar ?

— Du tout, de Paris, la petite-nièce du colonel Hurstmonceaux, Mlle Charmoy, petite-fille de Mme de Nohic, la sœur de mon mari.

— Et que vient-elle faire ?

— Elle vient demeurer avec nous ; je compte l’adopter.

— Elle n’a plus de parents ?