— Non. Il ne s’agit pas qu’elle soit contente à l’heure qu’il est ; elle n’a pas pleuré quand je l’ai quittée, mais elle en avait bien envie. Ce qui est mieux, c’est qu’indubitablement elle va être heureuse aussitôt passée la période d’acclimatation. Mme Hurstmonceaux est tellement bonne enfant que je suis sûre que cela ira vite ; ils la combleront, j’ai vu ça tout de suite.
Mme Gardonne manifestait une satisfaction attendrie, s’écriant de temps en temps : « Pauvre petite !… chère enfant !… » Mais un tableau d’une telle prospérité ne lui plaisait qu’à moitié ; elle fut tout à coup infiniment sensible au passe-droit infligé à Albéric et ne put s’empêcher d’en laisser tomber un mot.
M. Gardonne eut une protestation sincère.
— Pas du tout, Albéric a un père et ce qui lui reviendra légitimement ; ils étaient bien libres, et ont très bien fait de choisir Sylvaine. Joli agrément qu’Albéric leur aurait procuré ! Il aurait probablement séduit la femme de chambre.
— Jules, respectez-moi !
— Je vous respecte, chère amie ; mais, enfin, nous sommes édifiés sur la conduite d’Albéric. Le voilà maintenant collé avec ce petit modèle, une fille qui a l’air d’un écureuil ; il prétend que c’est par amour de l’art et par économie. Je les ai rencontrés hier nez à nez dans la rue. Avec un garçon comme le mien, je suis bien aise de ne pas avoir la responsabilité de Sylvaine.
C’était la manière dont M. Gardonne se justifiait à lui-même de s’être séparé de sa pupille ; il oubliait que sa première idée avait été un mariage entre Albéric et Sylvaine. Mme Gardonne fut charmée de voir son mari dans de pareils sentiments, et cela la rendit indulgente pour son beau-fils.
— Il ne faut pas exagérer la légèreté d’Albéric ; il m’a promis de venir aux vacances, j’espère l’influencer pour le bien.
M. Gardonne grogna qu’il l’espérait aussi.
Une nouvelle pensée désagréable lui était apparue : Sylvaine était bien ingrate ; elle allait s’attacher à son grand-oncle beaucoup plus qu’à lui-même, qui l’avait toujours aimée, qui avait toujours été si bon pour elle. Il en ressentit une vraie jalousie et évapora sa mauvaise humeur en disant :