Mme Delaroute était repartie absolument enchantée des excellents parents de Sylvaine. Le colonel Hurstmonceaux l’avait accompagnée en personne visiter la Tour de Londres, objet de la curiosité ancienne de Mme Delaroute, et Mme Hurstmonceaux lui avait fait cadeau de deux robes en pièce et d’un manteau en laine d’Ecosse qu’il lui avait été impossible de refuser tant l’offre en avait été simple et cordiale. Mme Delaroute avait bien trouvé Mme Hurstmonceaux un peu bruyante et en dehors, mais elle ne voyait pas en quoi ce travers, qui eût été fâcheux chez une jeune fille, mais ne signifiait rien chez une femme d’un certain âge, pouvait influer sur le bonheur de Sylvaine. En toute sincérité elle l’avait vivement exhortée à s’attacher de bon cœur à son oncle et à sa tante, qui ne demandaient évidemment qu’à la chérir et lui rendraient sûrement la vie très douce ; elle avait même été jusqu’à établir un parallèle entre Mme Gardonne et Mme Hurstmonceaux, tout à l’avantage de cette dernière. Assurée de rentrer en France à la fin de la semaine, Mme Delaroute n’avait pas admis le sentiment de mal du pays que Sylvaine avait immédiatement accusé.
— Ce sont des enfantillages, ma petite ; le monde est partout pareil ; et puis, avec le télégraphe, le téléphone, il n’y a plus de distances. Je trouve Londres très agréable, ses monuments curieux, ses parcs très beaux ! Vous qui êtes habituée au voisinage du Bois, vous aurez de la verdure tant que vous en voudrez. Vous vous promènerez dans la calèche de Mme votre tante, vous prendrez soin de M. votre oncle : quand il parle, je crois entendre votre bonne-maman ; vous verrez des lords et des ladies ! Allons, bon courage ! A Auteuil, vous viviez trop en recluse ; c’est mauvais pour la jeunesse, et c’eût été pis à Escalquens. M. Gardonne, qui n’aime que la table ; votre tante, qui est un vrai filet de vinaigre, passez-moi la comparaison, et qui ne pense qu’à ses œuvres, l’une plus ennuyeuse que l’autre ; ils sont regardants ; il n’y a pas de voisins ou, du moins, on ne les voit jamais ; le curé, deux ou trois vieux bonshommes qui ne parlent que de la vigne et du vin ; vous eussiez été à une jolie fête ! Non, puisque ce malheur vous a privée de votre appui naturel, je suis d’avis que votre place est ici. Mme Hurstmonceaux, je le parie bien, ne demandera pas mieux que de venir à Paris ; elle m’en parlait hier soir. Organisez votre vie, occupez-vous, et vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Vous m’écrirez régulièrement, et je vous répondrai tous les dimanches.
Sylvaine se défendit d’abuser du temps de Mme Delaroute.
— Pas du tout ; c’est un devoir et un plaisir pour moi de vous écrire. Parlez-moi franchement toujours, comme à une vieille maman.
Et puis, plus gravement, elle ajouta :
— Et laissez-moi vous le dire, parce que je connais par expérience le côté matériel de la vie, ne dédaignez pas d’essayer de complaire à votre tante ; elle peut vous doter de façon à vous rendre indépendante de tous les événements… Je le sais, votre grand’mère n’avait pas ces idées ; mais la réelle expérience lui avait manqué : la beauté de la pauvreté n’existe que pour ceux qui ne l’ont pas subie… Vue de près, c’est une chose redoutable…
Et se secouant comme pour chasser une vision qui l’importunait, Mme Delaroute reprit l’expression de gaieté qui lui était habituelle. Elle avait forcé Sylvaine à installer immédiatement sa jolie chambre ; elle l’avait aidée à accrocher ses portraits, à tout ranger dans son armoire.
— Faites disparaître les malles, ça impressionne. Vraiment, je passerais bien six mois dans une chambre comme celle-ci.
La maison tout entière inspirait une réelle admiration à Mme Delaroute ; elle s’était extasiée de la meilleure foi du monde sur une pièce du rez-de-chaussée que Mme Hurstmonceaux, en souvenir de ses années passées en Espagne, avait fait décorer dans le goût mauresque : c’était véritablement un endroit charmant, plein de mystère, et un cadre singulier pour la vieille beauté qui y étalait ses grâces surannées. Dans l’intimité, c’est-à-dire lorsque huit ou dix personnes avaient dîné, on s’y tenait souvent le soir, et les alcôves à facettes multicolores étaient éminemment propices aux flirts. Mme Delaroute trouvait que c’était autre chose que le petit appartement d’Auteuil ; elle était toute fière de voir son élève si bien échouée et, avec la faculté qu’elle possédait de se réjouir du bonheur des autres, en retirait une vive satisfaction. M. Gardonne, qui attendait le retour de Mme Delaroute avant de partir pour le Midi, fut enchanté de tout ce qu’elle lui rapporta.
— Est-elle contente, au moins ? répétait-il.