— Puisque le colonel Blunt est si bon, tu seras bien mieux que tout seul.

— Merci, miss Charmoy, dit le colonel évidemment enchanté. Voici une question réglée. Maintenant il faut que je vous explique pourquoi j’ai pris ce matin la liberté de venir vous déranger. Je vous apportais des cartes pour la Private View de l’exposition des chiens à Regent’s Park. J’ai pensé qu’avec miss Caulfield cela vous amuserait d’y aller.

— Certes, dit Sylvaine un peu timidement ; vous êtes bien aimable.

Il était de fait que le colonel Blunt, sans se mettre le moins du monde en avant, paraissait extrêmement désireux d’être agréable à Sylvaine ; il lui témoignait en toute occasion le plus grand respect, se mettant en frais de conversation pour elle, cherchant tous les sujets qui pouvaient l’intéresser. On le voyait depuis quelque temps continuellement chez Mme Hurstmonceaux ; là, avec Rakewood, il s’asseyait dans un coin, attentif, sans le montrer, aux moindres mouvements de Sylvaine. C’est qu’une idée nouvelle avait germé dans la cervelle du vieux viveur : sa femme, la belle Mme Cecil Blunt, était arrivée au dernier degré d’une maladie interne ; il la savait condamnée à brève échéance et pensait à se remarier, à faire souche, à relever son nom, à retrouver dans le monde la situation à laquelle sa fortune et sa naissance lui donnaient le droit d’aspirer. La séduction virginale de Sylvaine avait opéré sur ses sens blasés ; sans un effort, sans ouvrir la bouche, sans songer à lui plaire, elle le subjuguait, et cet homme, qui avait toujours à tout prix satisfait ses caprices, tremblait de crainte et de désir à l’idée d’épouser Sylvaine. Il comprenait que bientôt elle serait lasse de sa position chez Mme Hurstmonceaux et pressentait le jour où, dans son isolement, l’offre d’un asile honorable, celle d’un dévouement à toute épreuve, seraient peut-être acceptables. Il fallait d’abord l’habituer à lui, gagner insensiblement sa confiance ; il s’y appliquait avec persévérance et non sans un certain succès. Avec son coup d’œil rapide, au courant, comme il l’était, des circonstances familiales de Sylvaine, il jugea immédiatement qu’Albéric pourrait lui devenir un appui important, car il n’imagina pas une seconde qu’il y eût entre les deux cousins autre chose qu’une paisible affection ; l’illumination du visage de Sylvaine s’expliquait suffisamment par la joie de retrouver son plus proche parent, et le colonel comprit qu’en se rendant utile à Albéric il acquerrait des droits à la reconnaissance de Sylvaine et en même temps le plus naturel prétexte pour la voir. Déjà, en ces quelques minutes, touchée de la cordialité du colonel Blunt, elle avait abdiqué quelque chose de sa réserve habituelle ; elle le regarda plus franchement, le son de sa voix se fit autre, et dans cet abandon inaccoutumé elle parut vraiment exquise à son vieil adorateur ; il pensa qu’aucun sacrifice ne serait trop grand pour acquérir un pareil joyau. Avec un air paternel il se tourna vers Albéric :

— Eh bien, monsieur Gardonne, nous allons nous occuper de faire transporter votre bagage chez moi… Voulez-vous venir tout de suite prendre possession de votre chambre ?… Et vous, miss Charmoy, qu’est-ce que vous dites du Private à Regent’s Park ? Désirez-vous que je fasse prévenir miss Caulfield de votre part, ou bien la société de votre cousin vous suffira-t-elle ?

— J’aime mieux aller avec mon cousin, dit doucement Sylvaine.

Et s’enhardissant d’une façon presque inouïe pour elle :

— Si vous voulez rester au lunch avec nous, colonel Blunt, on servira dans un quart d’heure.

Le colonel avait ce repas en horreur, déjeunant tard ; mais il se garda bien de le laisser paraître, accepta, et remercia avec la plus vive satisfaction.

— Et ensuite j’emmène mon jeune ami, et je vous le renvoie pour sortir avec vous.