A l’Exposition du Champ de Mars. Madeleine, Suzanne et Étiennette montent l’escalier ; elles sont habillées comme des fées : robes claires, chapeaux conquérants, boas de plumes autour du cou, ombrelles magnifiques. Elles sont suivies par leurs « chiens de garde », deux respectables personnes, une veuve française et une vieille fille anglaise ; toutes deux en gants fanés échangent aussi leurs réflexions.

MADELEINE, gesticulant. — Oui, ma chère, mon portrait fait un effet bœuf.

SUZANNE. — Tu as de la chance, toi. On n’a pas voulu encore faire faire le mien. Papa prétend qu’il peut mieux employer douze billets de mille, ce n’est pas mon avis.

MADELEINE. — Moi, le mien n’a rien coûté. Mon « jeune » est devenu amoureux à première vue ; mais là, pris à en être bête. Je suis « son type », il paraît, à cet artiste. Il s’est fait présenter, et il a supplié d’avoir l’honneur de faire mon portrait. Papa connaît la valeur de l’argent, il en gagne assez pour cela ; il a dit oui tout de suite, car il prétend que l’occasion est chauve. Quelques dîners, des politesses, ce n’est pas ruineux. Maman avait peur que je ne devienne amoureuse, mais papa a bien dit : « Madeleine n’est pas si bête ! » et il a eu raison. Je l’aime beaucoup, mon peintre ; mais ce n’est pas lui qui est l’avenir. Ce que ç’a été amusant de poser ! et cela n’en finissait pas, car cela ne venait jamais, il paraît. Maman a d’abord assisté à toutes les séances. Et puis, à la fin, cela l’ennuyait, et la vertueuse Lardinois a été préposée à la garde de mon innocence. Et il est très gentil, mon peintre ; il me regardait avec des yeux ! Si j’avais été en sucre, je serais fondue, je vous jure. Et maintenant, on m’admire, car c’est un peu mignon, ma ressemblance. Vrai, je comprends qu’on m’aime !

SUZANNE. — Au moins Madeleine est nature, elle dit ce qu’elle pense.

ÉTIENNETTE. — Elle a joliment raison. A-t-elle de la veine, au moins ? On lui fait des réclames à elle qui n’en a pas besoin.

MADELEINE. — C’est toujours toi qui es la plus jolie, mais, tu sais, il y a autre chose, et moi, je l’ai, cette autre chose.

SUZANNE. — Qu’est-ce que vous aimez de ces peintures ?

MADELEINE. — Moi, ça m’est égal. Je viens ici pour voir les gens. On est joliment bien dans ces galeries. On respire. On peut regarder autour de soi. Il a eu une fameuse idée, le vieux Triton !

ÉTIENNETTE. — Qui ça, le vieux Triton ?