NOVION. — Comment, mademoiselle Suzanne, vous n’allez pas me dire à moi, qui vous ai vue haute comme ça, que votre intention est de tromper votre mari.

SUZANNE. — Je suis bien décidée à m’en donner les apparences au moins ; pour le reste, j’aviserai.

NOVION. — M’avertirez-vous, au moins ?

SUZANNE. — Non, vous resterez l’ami d’enfance, on en a besoin par-ci par-là.

NOVION. — Si je ne vous connaissais pas ! mais je vous connais, et, vos bêtises, je n’y fais pas attention.

SUZANNE. — En attendant, Votre Excellence verra ça ; oh je m’affirmerai carrément sans lanterner ; les hommes c’est comme les chevaux, il faut leur faire sentir la main tout de suite ; après, ça va tout seul.

NOVION. — Voyons, ne me faites pas de peine, vous savez bien que les femmes honnêtes sont les plus heureuses ; leurs enfants les aiment…

SUZANNE. — Elle est charmante, celle-là ; mais elles ne sont jamais aussi aimées que les autres ; ainsi, ma tante Lucie (je connais ma famille dans les coins, ne faites pas de figure scandalisée !) Ses fils l’adorent ; l’année dernière, Jean a eu la rougeole, il était horriblement mal : à vingt ans, c’est grave, elle venait le voir en robe de bal avant de partir, il était fondu de reconnaissance ; malgré cela, il y en a encore qui croient que c’est arrivé et qu’on vous sait gré de quelque chose ; vrai, elles m’attristent !

NOVION. — Comment, vous, mademoiselle Suzanne, pouvez-vous dire des choses pareilles ?

SUZANNE. — Vous pensez à maman, mais elle est malheureuse comme tout, ma pauvre maman, vous croyez que je ne vois pas ça ! A table, si je n’étais pas là, on ne se dirait pas quatre mots ; elle a peur de papa, tandis que papa a peur de sa fille ; il l’aime bien, elle aussi, mais elle ne veut pas être embêtée parce que les affaires vont mal à la Bourse ou ailleurs. Il sait parfaitement que je m’en moque de sa mauvaise humeur et de ses airs grognons. Ce que je veux, je le veux, et il me le donne ; soyez tranquille, je ne le ferai pas à la timide avec mon mari ; toujours s’infliger le contraire de ce qu’on désire, mais ce n’est pas une vie ; ah ! il fallait une rude éducation pour qu’on trouve ça naturel ! Mais maintenant nous ne gobons plus toutes ces histoires.