Il ne résiste pas, car il connaît le langage des yeux qui le regardent, et il sait tout ce qu’ils lui promettent ! Il a un peu honte tout de même, elle pas du tout, et il murmure faiblement :

— Oui, demain matin !

Et voilà comment, à l’effarement et l’horreur de tous les Vaubonne et de plusieurs autres nobles familles, le prospectus de la magnifique émission des actions de la Société des Ardoises phosphorescentes porte en tête, immédiatement après celui d’Albert Manassé, le nom du vicomte de Vaubonne, il est lancé enfin ! Et sa femme triomphe ; elle trouve aussi que madame Manassé est une relation fort commode, car le jour où l’association a été signée, elle a envoyé à Chiffon une poupée de sa taille, vêtue comme une petite banquière, et à laquelle Chiffon, qui a de suite entendu la malice, a sans scrupule demandé à emprunter les habits, et, le soir, assise sur les genoux de son père et, lui frisant sa moustache, elle lui a confié à l’oreille qu’elle voudrait qu’il fût de beaucoup de sociétés !

Si Chiffon se mêle de recommander les entreprises financières !

Madame de Vaubonne trouve sa fille géniale !

II
SON CADRE

Un petit salon sans encombrement ni bibelot inutile, tout y est net et clair. Au-dessus des hauts lambris une vieille soie couleur tilleul ; pas de miroir, mais à la place, un portrait d’aïeule en robe de linon, ceinture noire et grand chapeau de paille. Sur le marbre de la cheminée, entre deux candélabres d’argent, une verrerie d’art où courent, dans des ombres fantastiques, toutes sortes de bêtes mystérieuses ; dans ce vase, des fleurs coupées ; en face, au-dessus du bureau Louis XVI tout plein de la plus élégante papeterie moderne, un cartel adossé au mur ; contournant la pièce et faisant angle, un large divan commode et bas ; de l’autre côté de la cheminée, un lit de repos en deux parties et, pelotonné au milieu des coussins qui s’y entassent, un chat noir à reflets bruns, cravaté d’un large ruban de satin jaune. Une seule table qui sert à poser une lampe d’argent et une coupe d’émail translucide portant sur un fond d’un bleu saphir une rose et, en lettres blanches, la devise de la jeune femme : « Est bien fol qui s’oublie » ; devant la fenêtre une orchidée rare et magnifique. La chaleur fait se dégager une odeur douce et pénétrante d’iris, dont la thibaude a été soigneusement saupoudrée avant la pose du tapis.

Roseline de Vaubonne est assise à son étroit et long métier, sur lequel est tendue une soie orange qu’elle brode en un dessin délicat de pâles et harmonieuses nuances, elle-même est vêtue d’une robe d’intérieur de velours mauve, un fichu Marie-Antoinette garni de vieilles dentelles noué autour de la taille, ses jolis pieds chaussés de mules de satin noir s’appuient sur un coussin de soie blanche ; le mouvement léger de ses mains piquant la soie fait étinceler les bagues qui couvrent ses doigts.

Roseline a étudié ses effets et sait qu’elle est charmante ainsi. C’est sa tenue d’audience et l’heure de son poète, un très gentil garçon, très brun, très enthousiaste, un peu fils de famille, un peu bohème, qui a du talent et que la jolie madame inspire et écoute. Elle le prône et a juré de le rendre célèbre. Pour une petite âme toujours occupée et envahie par les réalités prosaïques de l’existence, c’est une société tout à fait rafraîchissante que celle d’un mangeur d’idéal, et Roseline adore son poète, elle ne permet pas qu’on le plaisante et ne l’appelle que « le divin ». Elle dit que c’est sa morphine à elle.

Il est occupé à lui faire la lecture d’une voix basse, douce et vibrante, d’une voix qui caresse le mot amour et le mot volupté avec des intonations étonnantes, et qui procure à Roseline son petit frisson comme au théâtre ; cela lui suffit en fait d’émotion tendre.